La
Croix consacre aujourd'hui son ABC de la bioéthique au diagnostic
prénatal (DPN) qui, s'il est susceptible d'améliorer la prise en charge
médicale précoce de certains enfants, "a aussi alimenté le mythe de
"l'enfant parfait" et débouché sur de nombreuses interruptions de
grossesses", posant la question de la sélection de l'enfant à
naître.Concrètement le
DPN recouvre plusieurs pratiques : toutes les femmes enceintes se voient
proposer trois échographies ainsi qu'un test sanguin de dépistage de la
trisomie 21 ; celles dont les grossesses sont dites "à risques",
c'est-à-dire celles dont les premiers résultats indiquent un risque de
trisomie ou de malformation, celles âgées de plus de 38 ans et celles
issues d'une famille porteuse d'une maladie génétique ou chromosomique,
peuvent ensuite faire une amniocentèse (prélèvement de liquide
amniotique).
Cette dernière technique, qui entraîne une fausse-couche dans 1% des
cas, pourrait bientôt être remplacée par l'analyse de l'ADN fœtal
circulant dans le sang maternel. Pratiquée dès le premier trimestre,
cette simple prise de sang élargirait "encore davantage et très
précocement le champ du diagnostic prénatal".
Par ailleurs, la liste des pathologies diagnostiquées n'a de cesse de
s'allonger de la trisomie à la mucoviscidose, en passant par le
syndrome de l'X-fragile, l'hémophilie, la maladie de Huntington et même,
depuis peu, "certaines formes héréditaires de cancers susceptibles de
déboucher sur des décès précoces (la polypose adénomateuse ou le
rétinoblastome)".
Selon les chiffres de l'Agence
de la biomédecine, en 2006, 655 732 tests de dépistage de la trisomie
ont été effectués, ce qui représente plus de 80% des femmes enceintes
et, en cas de trisomie avérée, 84% se sont soldés par une IMG. Sur les 7
311 pathologies graves détectées sur une année au sein des centres de
diagnostic prénatal, 6 787 ont donné lieu à une IMG. Dans 122 cas, les
médecins ont refusé l'IMG et 402 familles ont choisi de ne pas avorter.
48 centres pluridisciplinaires
de diagnostic prénatal (CPDPN) reçoivent les couples dont l'enfant
semble présenter un handicap ou une malformation. L'IMG peut être
pratiquée jusqu'au neuvième mois de la grossesse. La loi précise
simplement que deux médecins doivent attester de l'existence d'"une
forte probabilité que l'enfant à naître soit atteint d'une affection
d'une particulière gravité, reconnue comme incurable au moment du
diagnostic". Toutefois, si les médecins refusent de pratiquer l'IMG
demandée, le couple peut se tourner vers un autre CPDPN.
Actuellement, il revient donc
aux médecins seuls de juger de la gravité de chaque situation, le
législateur n'ayant pas dressé de liste des maladies susceptibles de
donner lieu à une IMG. Le conseil d'orientation de l'Agence de la
biomédecine s'est déclaré favorable à ce que soient définies "des
bases communes de décision d'une équipe médicale à une autre".
L'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et
technologiques (OPECST) souhaite lui que soit établie, à titre
indicatif, "une liste des maladies d'une particulière gravité"
afin "de guider les centres de diagnostic dans leurs décisions".
La Croix publie le
témoignage du Dr Séjean Séjean, gynécologue obstétricien à Reims et
président honoraire du Centre catholique des médecins français (CCMF),
qui fait état de sa "très délicate responsabilité (...) de
délivrer - ou non -une autorisation d'interruption médicale de grossesse".
Le quotidien s'interroge
ensuite sur la tolérance au handicap alors que le recours au DPN ne
cesse de se banaliser. Echographiste à la maternité Port-Royal (Paris),
Gilles Grangé estime que "ces avancées ["amélioration de la
prise en charge chirurgicale de l'enfant, notamment sur le plan
cardiaque, urinaire ou digestif"] ne permettent toutefois pas
d'éluder la délicate question de la finalité du diagnostic prénatal :
s'engage-t-on dans une batterie d'examens pour interrompre la grossesse
en cas de malformation, pour tenter de soigner l'enfant ou pour se
préparer à l'accueillir tel qu'il est ?". La question est
d'importance quand on sait que 95% des pathologies graves constatées
débouchent sur une IMG...
Généticienne à l'hôpital de la Timone à Marseille, Perrine Malzac
explique ce phénomène par le fait que "l'imagerie médicale se
perfectionne très rapidement, alors que la mise en place d'un traitement
nécessite, elle, des années d'expérimentation". "Le DPN risque, à
terme, de ne plus seulement concerner les maladies les plus graves, mais
aussi les petites variations, voire tout simplement les différences
détectées chez tel ou tel embryon. N'y a-t-il pas là un risque de dérive
eugénique ?", s'inquiète-t-elle.
Gynécologue à Nanterre, Benoît de Sarcus souligne le fait que la plupart
des femmes enceintes "doivent se décider rapidement, sans forcément
prendre le temps de la réflexion".
Du côté des représentants religieux, les juifs admettent le DPN mais
proscrivent celui de la trisomie parce qu'il "ne sert pas un intérêt
thérapeutique". L'islam établit la même distinction. Archevêque de
Rennes, Mgr Pierre d'Ornellas dénonce "la pratique du dépistage en
vue de déceler des anomalies chromosomiques" parce qu'"elle place
les parents devant la réalité d'un handicap auquel il ne peut être
remédié à court terme". Tout en mettant en garde contre "le choix
d'un enfant conforme aux fantasmes des parents", la commission
éthique de la Fédération protestante considère le DPN comme "justifié
pour que les couples puissent obtenir un avortement thérapeutique s'ils
le décident".
En 2006, Didier Sicard, alors président du Comité consultatif
national d'éthique (CCNE) constatait que "de tous les pays européens,
le nôtre est celui qui s'est montré le moins capable d'accepter le
handicap, traitant cette réalité de façon compassionnelle, sans rien
proposer de concret. Notre société ne supporte pas le handicap. A partir
de là, on peut comprendre qu'une partie des couples se dise : je n'ai
pas envie d'exposer mon enfant à cela, de faire naître un enfant
handicapé dans ce contexte".
La Croix revient enfin
sur les 170 millions de femmes manquantes en Asie. En effet, dans les
pays, comme l'Inde, qui valorisent la naissance de garçons, le DPN est
fréquemment utilisé pour éliminer les fœtus féminins. Officiellement
interdits en Inde, les avortements sélectifs sont toutefois proposés par
de nombreuses cliniques privées qui, moyennant 5 à 10 000 roupies (100 à
200 €), proposent des "forfaits échographie + avortement".
Certaines cliniques indiennes de traitement de la fertilité pratiquent
aussi cette sélection prénatale via le diagnostic
préimplantatoire (DPI). On estime ainsi que, chaque année, ce sont
500 000 indiennes qui sont éliminées avant leur naissance. Dès 1990, le
prix Nobel Amartya Sen avertissait que l'Asie comptait 100 millions de
femmes de moins que d'hommes... |