Le
Point enquête sur le phénomène de "la fuite des cordons".
Alors que la recherche sur les cellules souches bat son plein, portant
beaucoup d'espoirs thérapeutiques pour une médecine "régénérative", de
plus en plus de couples français veulent conserver le sang du cordon
ombilical de leur nouveau-né pour un usage thérapeutique personnel.
Cette pratique étant interdite en France, celle-ci n'autorisant le
prélèvement de sang de cordon qu'au titre de don, "nos cordons
partent en catimini à l'étranger", quand les femmes ne choisissent
pas d'accoucher directement hors de nos frontières.
Aujourd'hui, on
compte 134 banques privées dans le monde et pas une seule en France où
le système se fonde sur le bénévolat, l'anonymat et le financement
public. Pourtant, la France était pionnière en la matière : en 1987,
Eliane Gluckman, chef du service hématologie et greffe de moelle à
l'hôpital Saint-Louis à Paris, réalisait la première greffe de sang de
cordon au monde, sauvant ainsi la vie d'un enfant de 5 ans atteint d'une
maladie mortelle du sang. Les publications se multiplient sur les
cellules souches : de celles de Colin McGuckin (université de Newcastle,
Grande-Bretagne) aux travaux de Martijn Van Griensven (Ludwig
Boltzmann Institute for Experimental and Clinical Traumatology,
Vienne) sur les os, les cartilages et les tendons abîmés.
Néanmoins, pour
Carine Camby, directrice de l'Agence de la biomédecine, chargée de
stocker et gérer les prélèvements de sang de cordon, les banques privées
"ne vendent que du vent". Axel Kahn s'insurge contre ce qu'il
considère être une "escroquerie". Le Comité consultatif national
d'éthique (CCNE) a, en 1996 et 2004, estimé qu'"aucune réalité
thérapeutique ne justifie les promesses faites par les banques privées".
"La
recherche sur les cellules souches de sang de cordon, c'est le talon
d'Achille de la France", analyse Grégory Katz-Bénichou,
vice-président d'Eurocord (fondation regroupant un réseau européen de
banques de sang de cordon, une plateforme de recherche et un pôle de
formation). Eliane Gluckman dresse le même constat : "avec 6 000
greffons par an, la France pointe à la seizième place mondiale"
quand "nous devrions disposer d'un total de 50 000 unités". Cela
est d'autant plus navrant que, en attendant, la France est obligée
d'importer des greffons à 15 000 euros minimum l'unité... L'Agence de la
biomédecine a promis de doubler le stock dans les années à venir et
d'autoriser d'autres établissements à collecter le sang (la France ne
dispose actuellement que de deux banques publiques à Bordeaux et
Besançon ; une troisième devrait ouvrir à Marseille). Le Congrès
américain a, lui, alloué 265 millions de dollars aux recherches sur les
cellules de moelle osseuse et de sang de cordon.
Mais, en
France, le débat sur les cellules souches divise le monde scientifique,
entre tenants de la recherche sur les cellules souches embryonnaires,
qui sont persuadés que, d'ici une dizaine ou une quinzaine d'années, les
cellules souches embryonnaires donneront de meilleurs résultats, et ceux
qui, à l'inverse, sont convaincus que les cellules souches
embryonnaires, induisant des effets tumoraux et posant de graves
problèmes éthiques, n'ont pas d'avenir. Et puis, il y a ceux qui
choisissent la voie médiane, comme Jean-Claude Ameisen, immunologiste et
président du comité d'éthique de l'Inserm : "nous sommes en face
d'espoirs thérapeutiques. Difficile d'empêcher les gens d'y croire. Dans
10 ans, nous serons fixés sur les potentialités du sang de cordon"
et, d'ici là, "plus les banques publiques seront pauvres en
prélèvements, plus il sera difficile de traiter un grand nombre de
personnes". Enfin, il y a ceux qui veulent à tout prix maintenir le
"principe altruiste", à l'instar de Jacques Lansac, président du
Collège national des gynécologues et des obstétriciens, qui se dit "favorable
au don pour éviter que les bénéfices thérapeutiques du sang de cordon ne
profitent qu'aux plus riches".
Certains pays
arrivent toutefois à concilier banques privées et banques publiques.
Ainsi, la législation espagnole prévoit la coexistence des banques
privées et publiques, les premières alimentant les secondes ; l'Espagne
compte à ce jour 28 000 greffons. En Grande-Bretagne, la Virgin
Health Bank de Richard Branson conserve 20% du sang placentaire et
donne le reste aux établissements publics. Cryo-Save, banque privée
belge et 1ère banque européenne
avec 50 000 greffons, est partenaire de 36 Etats et fournit des greffons
au secteur public tout en alimentant la recherche.
"Pourquoi
ne pas calquer notre législation sur ce qui se fait à l'étranger ?",
"la France peut-elle conserver son modèle au risque de voir ses
cordons filer à l'étranger ?", s'interroge l'hebdomadaire. La France
semble commencer à prendre conscience des enjeux thérapeutiques,
économiques et financiers que revêtent les cellules souches (le marché
est estimé à 15 milliards de dollars) : la création d'un groupe de
travail sur le sujet est évoquée, à l'approche de la révision de la loi
de bioéthique.