Libération
publie une tribune d'Esther Duflo, économiste et professeur au
Massachusetts Institute of Technology et à l'Ecole d'économie de
Paris, à propos de la politique démographique chinoise, véritable "bombe
à retardement, dont les effets commencent juste à se faire sentir".
Mise en place en 1978, la politique de l'enfant unique est actuellement
toujours en vigueur bien qu'elle ait été légèrement assouplie (les
couples constitués de deux enfants uniques et ceux vivant dans une
région rurale et dont le premier enfant est une fille peuvent avoir un
deuxième enfant). Voulue par Deng Xiaoping, cette politique se voulait
un moyen de reprise en main de l'économie.
Mais, dans un
pays marqué par une forte préférence pour les garçons, cette politique
de contrôle des naissances a entraîné un déséquilibre démographique
important entre filles et garçons. Peu à peu ce déséquilibre s'est
accentué avec la généralisation des techniques de détermination du sexe
de fœtus ouvrant la voie à l'avortement sélectif. Ainsi, en 1998, il est
né 112 garçons pour 100 filles contre 102 garçons pour 100 filles en
1978.
Pour Esther
Duflo, la préférence pour les garçons, l'avortement sélectif ainsi que
la mortalité élevée des filles ne sont pas un phénomène exclusivement
chinois et ne sont pas dus uniquement à la politique de l'enfant unique.
Ainsi retrouve-t-on ce phénomène en Inde, à Taïwan, au Pakistan et dans
certains communautés immigrées aux Etats-Unis. Toutefois, la politique
de l'enfant unique "a accentué ce déséquilibre, en "forçant" les
parents qui voulaient au moins un garçon à éliminer les filles dès la
première naissance".
La Chine "commence
à prendre conscience des conséquences de ce déséquilibre démographique"
: les garçons ont du mal à se marier, ont plus de problèmes
comportementaux et commettent plus de crimes. Une récente étude a ainsi
établi un lien entre politique de l'enfant unique et augmentation du
crime : en comparant le nombre de crimes commis entre 1998 et 2004 dans
les régions où la politique de l'enfant unique était strictement
appliquée et dans celle où les parents pouvaient avoir un deuxième
enfant, les universitaires ont montré que la politique de l'enfant
unique expliquait un septième de l'augmentation du crime. Une autre
étude prouve que les filles nées dans une région où avoir un deuxième
enfant était autorisé vont plus longtemps à l'école. "Loin de se
faire concurrence, les enfants bénéficient d'avoir au moins un frère ou
une sœur", souligne l'auteur.
"Quoi
qu'il en soit, et bien qu'elle soit sur le déclin, la politique de
l'enfant unique continuera de hanter la Chine dans les décennies à venir",
conclut-elle.