Alors
que l'Agence de la Biomédecine présente aujourd'hui le bilan 2002-2005
de l'assistance médicale à la procréation (AMP), La Croix
consacre un dossier aux "nouveaux dilemmes des médecins de
l'infertilité".
Les "médecins
de l'infertilité" sont de plus en plus souvent confrontés à de nouvelles
demandes auxquelles les textes législatifs n'apportent pas toujours de
réponse claire. La loi du 6 août 2004 prévoit que l'AMP soit accessible
à un couple formé d'un homme et d'une femme "vivants, en âge de
procréer, mariés ou en mesure d'apporter la preuve d'une vie commune
d'au moins deux ans".
Pour Nicolas
Foureur, médecin du Centre d'éthique clinique de Paris, "il y a
plusieurs raisons à ces nouvelles demandes" : "l'amélioration des
techniques bien sûr, qui ouvre le champ des possibles, mais aussi une
appréhension différente de la place du patient qui, notamment depuis la
loi du 4 mars 2002, a davantage son mot à dire".
Ces demandes
"hors normes" relèvent principalement de l'âge des demandeurs : comment
interpréter la condition "en âge de procréer" posée par la loi ?
Pour les femmes, "il existe un relatif consensus pour ne pas aller
au-delà de 43 ans", témoigne Jean-Marie Kunstmann, responsable du
Centre d'études et de conservation des œufs et du sperme (Cecos) de
Cochin. Si techniquement le don d'ovocytes rend possible des grossesses
tardives, la Sécurité sociale ne prend plus en charge la fécondation
in vitro (FIV) au-delà de 43 ans.
Concernant les
hommes, la question est plus difficile à trancher : "depuis quelques
années, ils sont un nombre croissant à demander une congélation de leur
sperme vers 60 ou 65 ans" et "aujourd'hui, on se dit qu'il est
possible de refaire sa vie après 60 ans, y compris avec un projet
parental", explique le Dr Kunstmann.
Que répondre à
un couple où l'homme et la femme sont tous deux atteints de
mucoviscidose ? A un couple en situation de précarité économique ? De
clandestinité ? "Qui peut juger de l'intérêt de l'enfant à naître",
s'interroge Nicolas Foureur.
René Frydman,
gynécologue obstétricien présenté comme le "père" d'Amandine, premier
"bébé éprouvette" français, considère que "l'élément dominant, c'est
le risque que présente une éventuelle grossesse, notamment après un
certain âge". "Pour le reste, je m'interdis d'entrer dans ce qui
fait le désir d'enfant", poursuit-il.
Jean-Noël
Hugues, médecin à Bondy, préfère s'en remettre à une décision collégiale
prise après un échange entre collègues. D'autres sollicitent volontiers
l'avis du Centre d'éthique clinique. Pour tous, "cette aide est
précieuse car on se sent souvent seul face à ces questions qui dépassent
notre compétence", souligne Jean-Marie Kunstmann. "Dès lors que
la technique permet de transgresser les repères naturels, c'est aussi à
la société de dire jusqu'où il faut aller."
C'est ce qui
devrait être fait au cours de la prochaine révision des lois de
bioéthique, prévue en 2009. Parmi les questions qui devraient être
débattues, il y a celle de l'accès à l'assistance à la procréation.
La Croix a interrogé Véronique Fournier, médecin et responsable du
Centre d'éthique clinique de Cochin et à Sophie Marinopoulos,
psychanalyste au CHU de Nantes, sur le sujet.
Pour Véronique
Fournier, "cette ouverture éventuelle pose la question importante du
financement". Notre système de santé reposant sur des financements
publics, la société dispose d'un droit de regard sur ce qu'elle finance
et donc sur ce que, en le finançant, elle cautionne. "Si on ouvre
largement l'accès à l'AMP, cela signifiera-t-il que la société cautionne
cette ouverture et qu'elle est prête à l'assumer financièrement ?"
"C'est la logique qui a été retenue jusque là : payer également pour
tous à condition qu'ils respectent les règles publiques, sous-entendu
les règles de la "moralité" publique." Mais aujourd'hui, pour
Véronique Fournier, il est plus difficile de discerner ce qu'il est
possible ou non d'imposer au nom de la "moralité" publique : "sur
quels arguments éthiques refuser les demandes d'AMP ?",
s'interroge-t-elle. "Mais si l'on ouvre l'accès aux AMP, la demande
va exploser." "Sommes-nous prêts à l'assumer "moralement" jusqu'à
la financer ?" "La question est celle de savoir ce qu'il est
"juste" de dépenser au plan éthique pour l'AMP, comparativement aux
autres dépenses de santé", conclut-elle.
Sophie
Marinopoulos juge que "nous n'aurons pas le choix de nous opposer à
un tel élargissement, car il est déjà possible, au-delà des frontières,
pour qui le veut, d'obtenir une AMP". Elle propose concrètement
d'instaurer une forme d'agrément, comme dans un processus d'adoption. "Assumons
donc une position adulte et arrêtons de vouloir, comme les enfants, que
tous nos désirs se réalisent. Disons plutôt : "Non, tout n'est pas
possible", et créons un espace de réflexion pour les personnes qui ont
des demandes hors norme", conclut-elle.
Le quotidien
livre enfin le point de vue de l'Eglise catholique qui, depuis Donum
Vitae en 1987, s'inquiète de la dissociation entre sexualité et
procréation engendrée par l'AMP. "En substituant un acte technique à
l'étreinte des corps, on pervertit la relation à l'enfant : celui-ci
n'est plus un don mais un dû", explique Mgr Jean-Louis Bruguès,
secrétaire de la Congrégation romaine pour l'éducation catholique. Autre
dissociation dénoncée par l'Eglise : celle des parentés, lorsque l'on
fait appel à un tiers donneur de cellule sexuelle. L'insémination
artificielle avec donneur (IAD) "lèse les droits de l'enfant, le
prive de la relation filiale à ses origines parentales, et peut faire
obstacle à la maturation de son identité personnelle". "Il n'est
pas indifférent, pour la personnalité de l'enfant, d'avoir été engendré
dans une éprouvette", souligne le Père de Longeaux, théologien et
prêtre parisien qui anime des sessions pour couples sans enfants.
L'Eglise met
par ailleurs en garde contre "la perte de valeur de l'embryon",
du fait de la "réduction embryonnaire" (avortement sélectif pour ne
laisser qu'un embryon se développer après en avoir implanté plusieurs)
et de la congélation et utilisation des embryons dits "surnuméraires". "Tout
se passe comme si l'embryon qui n'est pas porté par un "projet parental"
n'avait pas de valeur", remarque le Père de Malherbe, enseignant en
bioéthique à l'Ecole Cathédrale. Or, l'embryon est un être humain à part
entière et, dès sa conception, "on doit lui reconnaître les droits de
la personne, parmi lesquels le droit inviolable à la vie".