
Didier
Sicard, président du Comité consultatif national d’éthique (CCNE) et
ancien chef du service de médecine interne à l’hôpital Cochin (Paris),
accorde une interview au journal Le Monde au sujet de la
généralisation du dépistage prénatal (DPN). Il s’inquiète de la
systématisation du dépistage, de la prédominance de la « pensée
unique » dans ce domaine et du fait que le dépistage soit considéré
comme un « acquis » sur lequel il serait impossible de revenir.
En théorie, le dépistage n’est
qu’une proposition, en pratique, il est devenu « quasi obligatoire ».
Très peu de grossesses ne sont pas concernées par le dépistage de la
trisomie 21. Les parents qui souhaitent garder leur enfant malgré tout,
sont dès lors exposés au regard d’une société qui considère la naissance
de ces enfants comme « non souhaitée, non souhaitable ». Notre
société doit-elle ainsi orienter le choix des parents ? Le cruel regard
porté sur ces parents et ces enfants par la communauté ne
bâillonne-t-il pas leur liberté individuelle ? « Comment défendre
un droit à l’inexistence ? », s’interroge encore Didier Sicard,
alors que le dépistage réduit purement et simplement la personne à une
« caractéristique ».
La technique du dépistage non
seulement devient plus performante, mais aussi s’étend à de nouvelles
affections génétiques. Mozart, atteint de la maladie de Gilles de Tourette ou encore Einstein avec un cerveau hypertrophié seraient dès
aujourd’hui déclarés « indignes de vivre ». Et certains
voudraient élargir le dépistage à la maladie de Marfan, dont Lincoln et
Mendelssohn souffraient…
Démarche d’autant plus perverse
que la recherche avance sans que soit posée la question de son
sens : « il n’y a pas de vraie pensée mais la recherche constante
d’une optimisation », dénonce Didier Sicard. D’ailleurs, il est bien
impossible de débattre ou d’émettre un avis critique sur ces questions,
sans être immédiatement traité d’ « irresponsable » par ceux là
même qui affirment agir au nom du « bien public » en traquant les
personnes porteuses d’une anomalie identifiable et dépistable.
Ainsi, « la France construit
pas à pas une politique de santé qui flirte de plus en plus avec
l’eugénisme. (…) Nous ne sommes pas très loin des impasses dans
lesquelles on a commencé à s’engager à la fin du XIXème siècle pour
faire dire à la science qui pouvait vivre et qui ne devait pas vivre ».
A plusieurs reprises, Didier Sicard souligne que le DPN ne vise pas au
traitement mais à la suppression, qu’il « renvoie à une perspective
terrifiante : l’éradication ». « Je le répète, dans la très grande
majorité des cas, le dépistage n’est pas destiné à traiter mais bien à
supprimer. »
Cette logique d’ « éradication
sociale », qui confine à l’ « idéologie », est d’ailleurs
plus présente en France que dans les autres pays. D’abord parce que le
dépistage est perçu comme un « progrès des acquis scientifiques, des
Lumières, de la Raison ». Ensuite, parce que cette pratique est très
largement accessible. Enfin, parce que la France ne mène pas de
politique d’accueil des personnes handicapées.
D’après Didier Sicard, la France
ne conduirait pas une telle politique de dépistage si elle « avait
été confrontée, à l’occasion d’un régime nazi, à des pratiques
eugénistes similaires ». « L’histoire a amplement montré où pouvaient
conduire les entreprises d’exclusion des groupes humains de la cité sur
des critères culturels, biologiques, ethniques ».
Cette politique de dépistage
résulte de l’influence de la science sur la politique à qui elle fournit
une « caution » : « il y a toujours un moment où la politique
prend la science au mot pour transformer la société au motif que la
« science dit le vrai » ». « Nous donnons sans arrêt, avec une
extraordinaire naïveté, une caution scientifique à ce qui nous dérange »,
ajoute-t-il. Et de conclure : « la confusion n’a jamais été aussi
grande entre transparence et vérité ».