Valeurs
Actuelles consacre un dossier aux travaux sur la révision de la loi
de bioéthique qui commencent à peine et qui devront prendre en compte
les dernières découvertes sur les cellules souches adultes.
Jeudi 22
novembre se tenait au Sénat un colloque sur les cellules souches adultes
et les cellules issues du sang de cordon ombilical (cf.
Synthèse du 23/11/07). Au cours de cette journée, présidée par
Marie-Thérèse Hermange, sénateur de Paris, membre du Comité consultatif
national d'éthique (CCNE) et membre correspondant de l'Académie
Nationale de Médecine, les débats ont largement tourné autour des
cellules de sang de cordon.
En 1988,
l'équipe du Pr Eliane Gluckman (hôpital Saint Louis - Paris) avait
réalisé la première greffe de sang de cordon, sauvant un patient atteint
d'une maladie, mortelle à l'époque, de la moelle osseuse. En novembre
2006, l'équipe du Pr McGuckin et du Dr Forraz (Université de Newcastle)
a créé un foie miniature en 3 dimensions à partir de cellules prélevées
dans du sang de cordon ombilical. Mais, pour soigner le maximum de
personnes et permettre aux chercheurs d'avancer, il faut disposer de
stocks de sang de cordon et donc de banques pour les conserver.
La plupart des
pays s'attachent donc à développer ces banques de conservation. Placée
au 16ème rang, derrière la République Tchèque, la France ne compte que 6
000 unités de sang de cordon, quand 50 000 seraient nécessaires pour
répondre à nos besoins. On importe donc, chaque année, des dizaines
d'unités placentaires pour un coût estimé entre 15 et 20 000 euros
l'unité. C'est que la législation française n'autorise la conservation
de ces unités de sang qu'au sein de banques publiques. Or, il n'en
existe que trois en France actuellement. Et, même si l'Agence de la
biomédecine prévoit l'ouverture de deux nouveaux centres avant fin 2008,
cela ne porterait le stocks d'unités placentaires qu'à 10 000. Pourtant,
il existe d'autres systèmes de banques, privées ou mixtes...
Pour Eliane
Gluckman, le retard considérable pris par la France dans ce domaine
s'explique surtout par un "manque de volonté politique". "Même
si ça n'est pas dit officiellement, l'ensemble des fléchages financiers
sont faits en direction des recherches sur les cellules souches
embryonnaires", ajoute Marie-Thérèse Hermange. D'après le
journaliste "ce constat est (...) difficile à vérifier tant
l'opacité règne en la matière. Les crédits publics sont souvent accordés
aux recherches sur les cellules souches dans leur ensemble". Et
pourtant, "la question de la répartition des budgets est (...)
fondamentale". "En clair, il s'agit de savoir si l'argent est
attribué aux recherches qui avancent."
A ce sujet, les
propos tenus par Arnold Munnich, chef du service de génétique à
l'hôpital Necker (Paris), au cours des auditions publiques du 29
novembre (cf.
Synthèse du 29/11/07) sont troublants. D'après lui, en dépit des
sommes considérables investies dans la thérapie génique, les progrès
obtenus dans ce domaine sont "minables". Il craint que les mêmes
erreurs soient commises avec la recherche sur les cellules souches
embryonnaires.
Certains
chercheurs demandent tout de même une plus grande libéralisation de la
loi. "Il ne faut pas penser que le dispositif législatif actuel bride
les scientifiques et que le libéraliser permettrait ispo facto
d'obtenir des résultats thérapeutiques. Les scientifiques ne sont pas
sous le boisseau", répond le Pr Munnich. La loi de 2004
interdit, par principe, les recherches sur l'embryon, tout en les
autorisant à titre dérogatoire et à condition qu'elles soient
susceptibles de permettre un progrès thérapeutique majeur. "Le
problème, c'est qu'aucune, pour l'instant, n'a produit de telles
avancées."
"Du
coup, un étonnant glissement sémantique est en train de s'opérer : les
partisans des recherches sur l'embryon, qui ont longtemps espéré des
progrès thérapeutiques, préfèrent insister aujourd'hui sur la recherche
fondamentale", relève le journaliste. Parmi eux, Jean-Claude Ameisen,
président du Comité d'éthique de l'Inserm, pour qui "il ne faut pas
restreindre la recherche fondamentale car on ne peut pas savoir à
l'avance ce qu'elle va permettre de découvrir" ; ou encore Alain
Claeys, député PS et membre de l'Office parlementaire d'évaluation des
choix scientifiques et technologiques (Opecst), pour qui "la
recherche fondamentale n'est pas un gros mot".
Ce "changement
de cap" intervient alors que le Pr Shinya Yamanaka vient d'annoncer
avoir réussi à obtenir des cellules souches pluripotentes à partir de
cellules de peau humaine (cf.
Synthèse du 21/11/07). Pour Claude Huriet, président de l'Institut
Curie et membre du conseil d'administration de l'Agence de la
biomédecine, cette découverte apporte une "donnée nouvelle qu'il est
impossible d'ignorer". "L'apparition de cette voie innovante les
[les parlementaires, NDLR] incitera-t-elle à rétablir
l'interdiction de recherche sur l'embryon ? On vont-ils, au, contraire,
étendre l'autorisation ?" Il redoute que les états généraux de la
bioéthique de 2009 soient "instrumentalisés".
Les tenants de
la recherche sur l'embryon ne semblent effectivement pas prêts à
renoncer à une légalisation du clonage thérapeutique pour laquelle ils
militent depuis des années. Leur revendication a été relayée l'année
dernière par deux rapports, l'un signé par Alain Claeys et l'autre par
Pierre-Louis Fagniez (député UMP et aujourd'hui conseiller auprès de
Valérie Pécresse, ministre de la Recherche). Les responsables du Leem,
principal organe de représentation des entreprises du médicament, ont
aussi repris à leur compte cette requête : pour eux, la loi de 2004 est
un des principaux freins à l'attractivité et à la compétitivité de la
France en matière de thérapies cellulaires. Catherine Lassale,
directrice des affaires scientifiques, pharmaceutiques et médicales du
Leem n'hésite pas à répéter que : "nous devons dire ce que le
transfert nucléaire [clonage, NDLR] peut permettre de faire en
recherche, expliquer que cela va permettre à l'industrie pharmaceutique
de trouver de nouveaux médicaments et demander si, par conséquent, la
France veut être dans la course ou laisser faire l'Angleterre". Or,
en Angleterre, Ian Wilmut, "père" de Dolly, première brebis clonée,
vient d'annoncer qu'il renonçait à ses travaux sur le clonage pour se
consacrer aux recherches de Yamanaka qu'il considère plus prometteuses
(cf.
Synthèse du 19/11/07)...