La
journaliste Sophie des Déserts s'est intéressée aux embryons congelés,
ceux qui, issus d'une fécondation in vitro, ne sont pas immédiatement
implantés dans l'utérus maternel et attendent au congélateur.
A l'hôpital
Antoine Béclère de Clamart, dans la pièce des embryons congelés au
sous-sol "seuls quelques initiés savent qu'entre ces murs écaillés
repose un trésor inestimable. Là, dans les bonbonnes blanches posées par
terre, comme oubliées, des centaines d'embryons...
. Une petite armée bien rangée
et congelée à -196 °C. Dans la bonbonne EM, par exemple, des embryons de
1988, ici un bataillon de 1999, là des petits nouveaux de 2004. On ferme
les yeux, gorge serrée, l'imagination s'emballe, des pleurs de
nourrissons semblent déchirer le silence".
La technicienne de
labo intervient : « elle ouvre une bonbonne, en retire "une
paillette", un tube en plastique de quelques centimètres dans lequel
sont conservés deux embryons. "Regardez, on ne voit rien, insiste la
jeune femme. A ce stade, c'est juste un amas de cellules." Pas de
sensiblerie, ça permet de faire les comptes ». A Clamart, environ 5
000 embryons sont stockés, mais il manquera bientôt de place. En France,
130 000 embryons congelés "dorment". La moitié ont moins de cinq
ans et font toujours l'objet d'un projet parental. "Dans la bonbonne,
à -196 °C, le temps s'arrête, le tout petit d'homme attendra sagement
qu'on vienne un jour le réchauffer".
Que sont ces "ovnis
nés des succès de la science" ? En théorie, ils ne sont rien, "des
promesses de vie peut-être, pas des êtres humains, surtout pas" car
traiter de leur existence, "c'est déjà pour certains les
personnifier, attention danger, insulte au combat des femmes..."
Près de 35 000
couples chaque année bénéficient d'une fécondation in vitro. A chaque
fois, sont créés 5, 10 ou 15 embryons. "Les plus beaux sont implantés
dans l'utérus, les plus fragiles jetés", les autres congelés (avant
leur cinq jours d'existence).
Le Pr René
Frydman explique "on congèle de plus en plus. Il y a dix ans, on
transférait la première fois trois ou quatre embryons frais.
Aujourd'hui, on se contente d'un ou deux afin de limiter le risque de
grossesses multiples. Le reste est conservé dans les cuves". Selon
les témoignages recueillis, les couples n'ont pas toujours leur mot à
dire. Ainsi, quand Aude et Thibault ont demandé de limiter le nombre
d'embryons congelés, leur médecin a répondu "Faut savoir ce que vous
voulez !".
Sophie des
Déserts a rencontré de nombreux parents qui ont déjà un ou deux enfants
et un certain nombre au congélateur. "Ils y pensent quelquefois ou
jamais, ils occultent, ils en plaisantent." Pour Agnès et son mari,
leur famille est terminée, et pourtant ils ont encore 9 embryons. Agnès
en est "malade". Mettre à la poubelle ces embryons désirés, et
obtenus après tant de galère ? Option impensable pour beaucoup car le
grand frère qui "joue au train électrique dans le salon était lui
aussi un embryon. Un sacré veinard celui-là, échoué dans la bonne
paillette. Dans celle d'à côté, restent des petits frères et soeurs en
puissance...".
Un père se désole : jeter leurs embryons
congelés, "c'est comme si je signais l'arrêt de mort de mes enfants".
"J'aurais l'impression d'un immense gâchis", dit un autre. Mais
pourtant il faut se décider, chaque année le couple reçoit un
questionnaire : faut-il continuer la cryoconservation ? Avez-vous
toujours un projet parental ?
Aujourd'hui, Nelly
Frydman, responsable du laboratoire de FIV, répond au téléphone à une
femme qui pour différentes raisons (âge, couple séparé) ne peut
conserver ses embryons congelés alors elle demande "un petit rite
funéraire", à leur "dire au revoir". Mais ça n'est pas possible. "Nelly
Frydman est bouleversée". "Malaise". Certains couples sont
ainsi plongés dans de profondes angoisses. Pour Jean-Marie Kunstmann,
responsable du Cecos de Cochin et biologiste en médecine de la
reproduction, "on arrive à s'en sortir en partant du projet d'enfant,
l'embryon est quelque chose à partir du moment où il a un avenir dans la
tête de ses parents. Sinon on devient fou".
La loi autorise le
don d'embryons. Malgré les réticences, une quarantaine d'enfants
sont nés après un don d'embryon. De plus en plus de couples
receveurs attendent. Les parents donneurs regrettent que le don soit
anonyme et qu'ils ne peuvent savoir où leur enfant "atterrit".
Depuis 2004,
les embryons peuvent être remis à la recherche. Certains estiment
que "c'est un bon moyen pour remercier la sciences", d'autres
s'affolent "imaginez mes enfants en rat de laboratoire". François
Thépot, responsable du pôle procréation génétique à l'Agence de la
Biomédecine, indique "C'est
très compliqué, de 10 à 15% des couples disent qu'ils sont prêts à
donner leurs embryons à la science. Mais dès qu'il s'agit de passer à
l'acte...".
L'article se
termine sur les tourments d'une mère sur le sort de ses embryons
congelés : "pour l'instant, ils sont là-bas, au frais, dans les
sous-sols de Béclère. Des petits riens, c'est ce qu'elle se dit pour
s'endormir, ce soir. Si seulement elle pouvait y croire". |