Lettre d’information et d’analyse sur l’actualité scientifique
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Deux
ans après Copies conformes, le généticien français Axel Kahn
nous livre avec Et l’homme dans tout cela ? l’essentiel
de ses réflexions sur l’ensemble des questions bioéthiques débattues
aujourd’hui. Le tour d’horizon est large, c’est le premier mérite
de cet ouvrage, lequel témoigne de l’humanisme d’un scientifique de
premier plan : les plantes transgéniques, les soubassements génétiques
de certaines structures et/ou pathologies spécifiques (chapitre 9), la
différence sexuelle, le clonage, le diagnostic préimplantatoire et/ou
prénatal (chapitre 12), les implications pharmacologiques et sociales
du projet de séquençage du génome humain (chapitre 12), la
brevetabilité du vivant, l’expérimentation sur l’homme, la définition
de la santé, sont tour à tour évoqués sur la base d’une
information scientifique diverse, généralement de premier plan (les
rapports entre la génétique et la psychiatrie nous semblent traités
plus superficiellement). Un fil rouge structure ce livre apparemment très décousu : qu’en est-il de l’homme ? S’il fallait qualifier d’une formule le genre qui caractérise ce livre, nous proposerions l’expression d’humanisme syncrétique. L’humanisme de l’auteur s’organise autour de deux lignes directrices. La réfutation des bases prétendument scientifiques du racisme, tout d’abord. Kahn s’appuie sur l’hypothèse la plus probable d’un essaimage planétaire de l’homme moderne à partir d’une aire bien circonscrite d’Afrique (l’auteur puise abondamment dans le numéro spécial de Pour la science, L’évolution, janvier 1997) pour affirmer l’unité biologique de l’espèce humaine dans son état actuel d’évolution. Le faisceau d’arguments évolutifs réduit à néant les arguties des généticiens, dignes successeurs de certains psychiatres et anthropologues du début du siècle pour thématiser la supériorité d’une race sur une |
autre. Sur ce point, Kahn rejoint sans s’en rendre compte l’Encyclique Humani Generis Unitas, commandée par Pie XI en 1938, et que la mort du Souverain Pontife laissa inachevée. Avec lucidité, l’auteur fait observer que plusieurs pratiques récentes, telle le diagnostic prénatal, ouvrent la porte à un eugénisme potentiellement des plus débridés : “ Dès lors, plus aucune base morale ou philosophique ne pourra interdire de décider de l’avènement ou de l’évitement d’une vie sur des critères tels que la couleur des yeux ou des cheveux, la taille, la force physique. ” (p. 269) Mais il ne suffit pas de réfuter. De manière positive, Kahn rencontre l’utilitarisme contemporain (dont l’un des représentants dominant en biologie est James Watson, découvreur avec Francis Crick de la structure bihélicoïdale de l’ADN en 1953) pour lui opposer certaines valeurs fondamentales, telles la dignité de l’homme, l’universalité des droits de l’homme et, dans le contexte spécifique de l’expérimentation humaine, le Code de Nuremberg. C’est le second axe de son humanisme. Deux remarques peuvent être formulées. D’une manière très classique, l’auteur fait remonter à Kant l’émergence moderne du concept de dignité. C’est méconnaître que ce concept était déjà opératoire à l’époque patristique et qu’il fut formulé d’une manière moderne pour la première fois par Pic de la Mirandole dans son discours latin De dignitate hominis (1486). Ensuite, l’insistance de Kahn sur le Code de Nuremberg mérite d’être soulignée. Ce Code, édicté dans le contexte du procès des médecins nazis qui eut lieu de novembre 1946 à août 1947, fixe les règles déontologiques majeures en matière d’expérimentation humaine. La volonté de plusieurs associations médicales puissantes de revenir en deçà du Code de Nuremberg |
ne fait que souligner le courage intellectuel de l’auteur lorsqu’il en rappelle les valeurs fondamentales. Humanisme, certes. Mais aussi, syncrétisme. En un sens positif, ce terme désigne une vision philosophique faite d’éléments juxtaposés sans intégration rigoureuse. La conclusion de son ouvrage permet à Kahn de dire les cinq valeurs qui gouvernent son positionnement dans le contexte actuel des développements des sciences de la vie. Ce sont : le matérialisme, qui connote l’athéisme bien que l’auteur se déclare proche des milieux croyants sous de nombreux points de vue, un dosage subtil entre l’empirisme et le rationalisme, la discontinuité entre l’inanimé et le vivant d’une part, l’homme et les autres êtres vivants d’autre part, la solidarité enfin. On aimerait que les bioéthiciens maîtrisent aussi bien la philosophie que l’auteur la biologie ; et que, dans un effort d’ouverture d’esprit, ils témoignent d’une aptitude à discuter les problèmes biologiques en termes strictement biologiques, performance que Kahn réussit à propos de certains débats philosophiques actuels (voir par exemple sa discussion de l’empirisme). La bioéthique y gagnerait en crédibilité. Il demeure qu’un ouvrage de synthèse, dominant aussi bien les rationalités philosophique, médicale et biologique, intégrant les différentes problématiques tout en dégageant une vision du monde neuve et solidement argumentée, reste à écrire. Sarédaction
représente certes un défi particulièrement ardu, mais la maîtrise
de la crise actuelle qui règne dans les sciences de la vie est à ce
prix. Ref :
Axel Kahn, Et l’homme dans tout cela ? Plaidoyer pour un
humanisme moderne, Paris, NIL Editions, 2000. |
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Sans toujours les partager pour autant, les bioéthiciens reconnaissent pour la plupart une très grande cohérence intellectuelle aux positions du Magistère de l’Eglise dans le champ si mouvant de la bioéthique. Le Manuel de bioéthique, d’Elio Sgreccia, dont nous saluons la traduction française de la troisième édition, porte la marque de cette rigueur. Que l’on ne s’y trompe pas cependant. L’ambition de ce manuel est d’une tout autre portée que de viser une simple reformulation des positions magistérielles. Il s’agit en réalité de thématiser une bioéthique autonome et universelle, c’est-à-dire capable de dépasser tous les clivages idéologiques, philosophiques et religieux qui s’affrontent sur la planète : “ Le but principal de la bioéthique est de faire l’analyse rationnelle des problèmes moraux liés à la biomédecine et de leurs liens avec les champs du droit et des sciences humaines. Cette analyse servira ensuite à l’élaboration de lignes éthiques fondées sur les valeurs de la personne et sur les droits de l’homme, dans le respect de toutes les confessions religieuses, sur une base rationnelle et méthodologique scientifiquement adéquate. Ces lignes éthiques sont également destinées à servir de points de repère pour guider les comportements des personnes, assurer le respect de leurs droits et mettre en application les codes de déontologie professionnelle actuels et futurs. ” (p. 23)
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l’économie,
la théologie, etc.). Sans cette interdisciplinarité fondée en raison,
la bioéthique n’est rien d’autre qu’une juxtaposition de discours
hétérogènes et incapables d’interréagir entre eux. Délaissant
cette impasse, Sgreccia préconise la mise en œuvre d’une méthode
triangulaire, c’est-à-dire d’une interrogation constante pratiquée
à l’intérieur d’un dialogue créatif entre la biologie, l’éthique
et l’anthropologie (p. 66), l’éclairage ultime revenant à cette
dernière parce qu’elle : “ énonce
des critères et des valeurs qui ne peuvent pas être outrepassés et écrasés
parce qu’ils représentent la raison d’être même de la téléologie
du progrès scientifique et de la société. ” (p. 66) |
imprescriptibles
de l’embryon cloné ; il est aussi, à travers lui, une atteinte
à la dignité de l’humanité tout entière. Sur le fond, une telle
compréhension est applicable à de nombreuses problématiques. Cette solidité intellectuelle permet à l’auteur de rencontrer les grandes problématiques de la bioéthique avec un sens égal de la fragilité de l’homme et du respect inaliénable qui lui est dû. Passons-les rapidement en revue : les principes de la bioéthique (chapitre 5), les Comités d’Ethique (chapitre 7), la génétique et le diagnostic prénatal (chapitre 8), la sexualité humaine (chapitre 9), l’avortement (chapitre 10), les technologies de fécondation humaine (chapitre 11), les stérilisations (chapitre 12), l’expérimentation sur l’homme (chapitre 13), les transplantations (chapitre 14), la mort (chapitre 15). Un lecteur averti discernera sans peine quelques lacunes dans cette table des matières. Le Manuel n’aborde ni la question des cellules-souches embryonnaires humaines ni celle du projet de séquençage du génome humain. Ces problématiques sont trop récentes et ne peuvent qu’inviter l’auteur à une nouvelle édition de son ouvrage. C’est la loi austère des grands traités. Il
reste que “ le Sgreccia ” est un monument, à vrai dire le
premier de la bioéthique.
Ref :
Elio Sgreccia, Manuel de bioéthique. Les fondements de l’éthique
biomédicale, tr. fr. par R. Hivon, Montréal, Wilson et Lafleur Itée,
1999. Bibliographie complémentaire 1.
Juan de Dios Vial Correra, Elio Sgreccia : Identity and statute of human
embryo 2.
Juan de Dios Vial Correra, Elio Sgreccia :
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