Lettre d’information et d’analyse sur l’actualité scientifique

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                                                                                                  N°7 : Juillet 2000  

Nous vous proposons dans ces numéros d’été, des synthèses d’ouvrages de bioéthique, en vue de la révision des lois de bioéthique de 1994, prévue à partir de septembre 2000.

Et l’homme dans tout ça ? -  Axel Kahn  

 

Deux ans après Copies conformes, le généticien français Axel Kahn nous livre avec Et l’homme dans tout cela ? l’essentiel de ses réflexions sur l’ensemble des questions bioéthiques débattues aujourd’hui. Le tour d’horizon est large, c’est le premier mérite de cet ouvrage, lequel témoigne de l’humanisme d’un scientifique de premier plan : les plantes transgéniques, les soubassements génétiques de certaines structures et/ou pathologies spécifiques (chapitre 9), la différence sexuelle, le clonage, le diagnostic préimplantatoire et/ou prénatal (chapitre 12), les implications pharmacologiques et sociales du projet de séquençage du génome humain (chapitre 12), la brevetabilité du vivant, l’expérimentation sur l’homme, la définition de la santé, sont tour à tour évoqués sur la base d’une information scientifique diverse, généralement de premier plan (les rapports entre la génétique et la psychiatrie nous semblent traités plus superficiellement). 

Un fil rouge structure ce livre apparemment très décousu : qu’en est-il de l’homme ? S’il fallait qualifier d’une formule le genre qui caractérise ce livre, nous proposerions l’expression d’humanisme syncrétique.

L’humanisme de l’auteur s’organise autour de deux lignes directrices. La réfutation des bases prétendument scientifiques du racisme, tout d’abord. Kahn s’appuie sur l’hypothèse la plus probable d’un essaimage planétaire de l’homme moderne à partir d’une aire bien circonscrite d’Afrique (l’auteur puise abondamment dans le numéro spécial de Pour la science, L’évolution, janvier 1997) pour affirmer l’unité biologique de l’espèce humaine dans son état actuel d’évolution. Le faisceau d’arguments évolutifs réduit à néant les arguties des généticiens, dignes successeurs de certains psychiatres et anthropologues du début du siècle pour thématiser la supériorité d’une race sur une

 autre. Sur ce point, Kahn rejoint sans s’en rendre compte l’Encyclique Humani Generis Unitas, commandée par Pie XI en 1938, et que la mort du Souverain Pontife laissa inachevée. Avec lucidité, l’auteur fait observer que plusieurs pratiques récentes, telle le diagnostic prénatal, ouvrent la porte à un eugénisme potentiellement des plus débridés :

“ Dès lors, plus aucune base morale ou philosophique ne pourra interdire de décider de l’avènement ou de l’évitement d’une vie sur des critères tels que la couleur des yeux ou des cheveux, la taille, la force physique. ” (p. 269)

Mais il ne suffit pas de réfuter. De manière positive, Kahn rencontre l’utilitarisme contemporain (dont l’un des représentants dominant en biologie est James Watson, découvreur avec Francis Crick de la structure bihélicoïdale de l’ADN en 1953) pour lui opposer certaines valeurs fondamentales, telles la dignité de l’homme, l’universalité des droits de l’homme et, dans le contexte spécifique de l’expérimentation humaine, le Code de Nuremberg. C’est le second axe de son humanisme. Deux remarques peuvent être formulées. D’une manière très classique, l’auteur fait remonter à Kant l’émergence moderne du concept de dignité. C’est méconnaître que ce concept était déjà opératoire à l’époque patristique et qu’il fut formulé d’une manière moderne pour la première fois par Pic de la Mirandole dans son discours latin De dignitate hominis (1486). Ensuite, l’insistance de Kahn sur le Code de Nuremberg mérite d’être soulignée. Ce Code, édicté dans le contexte du procès des médecins nazis qui eut lieu de novembre 1946 à août 1947, fixe les règles déontologiques majeures en matière d’expérimentation humaine. La volonté de plusieurs associations médicales puissantes de revenir en deçà du Code de Nuremberg

 ne fait que souligner le courage intellectuel de l’auteur lorsqu’il en rappelle les valeurs fondamentales.

 Humanisme, certes. Mais aussi, syncrétisme. En un sens positif, ce terme désigne une vision philosophique faite d’éléments juxtaposés sans intégration rigoureuse. La conclusion de son ouvrage permet à Kahn de dire les cinq valeurs qui gouvernent son positionnement dans le contexte actuel des développements des sciences de la vie. Ce sont : le matérialisme, qui connote l’athéisme bien que l’auteur se déclare proche des milieux croyants sous de nombreux points de vue, un dosage subtil entre l’empirisme et le rationalisme, la discontinuité entre l’inanimé et le vivant d’une part, l’homme et les autres êtres vivants d’autre part, la solidarité enfin.

On aimerait que les bioéthiciens maîtrisent aussi bien la philosophie que l’auteur la biologie ; et que, dans un effort d’ouverture d’esprit, ils témoignent d’une aptitude à discuter les problèmes biologiques en termes strictement biologiques, performance que Kahn réussit à propos de certains débats philosophiques actuels (voir par exemple sa discussion de l’empirisme). La bioéthique y gagnerait en crédibilité. Il demeure qu’un ouvrage de synthèse, dominant aussi bien les rationalités philosophique, médicale et biologique, intégrant les différentes problématiques tout en dégageant une vision du monde neuve et solidement argumentée, reste à écrire. Sa

rédaction représente certes un défi particulièrement ardu, mais la maîtrise de la crise actuelle qui règne dans les sciences de la vie est à ce prix.

Ref : Axel Kahn, Et l’homme dans tout cela ? Plaidoyer pour un humanisme moderne, Paris, NIL Editions, 2000.


 

Manuel de bioéthique - Elio Sgreccia

 

Sans toujours les partager pour autant, les bioéthiciens reconnaissent pour la plupart une très grande cohérence intellectuelle aux positions du Magistère de l’Eglise dans le champ si mouvant de la bioéthique. Le Manuel de bioéthique, d’Elio Sgreccia, dont nous saluons la traduction française de la troisième édition, porte la marque de cette rigueur. Que l’on ne s’y trompe pas cependant. L’ambition de ce manuel est d’une tout autre portée que de viser une simple reformulation des positions magistérielles. Il s’agit en réalité de thématiser une bioéthique autonome et universelle, c’est-à-dire capable de dépasser tous les clivages idéologiques, philosophiques et religieux qui s’affrontent sur la planète :

 “ Le but principal de la bioéthique est de faire l’analyse rationnelle des problèmes moraux liés à la biomédecine et de leurs liens avec les champs du droit et des sciences humaines. Cette analyse servira ensuite à l’élaboration de lignes éthiques fondées sur les valeurs de la personne et sur les droits de l’homme, dans le respect de toutes les confessions religieuses, sur une base rationnelle et méthodologique scientifiquement adéquate. Ces lignes éthiques sont également destinées à servir de points de repère pour guider les comportements des personnes, assurer le respect de leurs droits et mettre en application les codes de déontologie professionnelle actuels et futurs. ” (p. 23)

 

C’est dire que les problèmes méthodologiques se situent à l’avant-plan de la démarche de Monseigneur Sgreccia et de ses collaborateurs. Ces difficultés sont principalement de deux ordres. Il s’agit tout d’abord de définir les bases d’une “ méthodologie interdisciplinaire spécifique ” (p. 23), susceptible d’articuler l’une par rapport à l’autre les différentes disciplines impliquées dans ce champ neuf du savoir (la médecine, la biologie, le droit, la philosophie politique, l’éthique,

 

l’économie, la théologie, etc.). Sans cette interdisciplinarité fondée en raison, la bioéthique n’est rien d’autre qu’une juxtaposition de discours hétérogènes et incapables d’interréagir entre eux. Délaissant cette impasse, Sgreccia préconise la mise en œuvre d’une méthode triangulaire, c’est-à-dire d’une interrogation constante pratiquée à l’intérieur d’un dialogue créatif entre la biologie, l’éthique et l’anthropologie (p. 66), l’éclairage ultime revenant à cette dernière parce qu’elle : 

“ énonce des critères et des valeurs qui ne peuvent pas être outrepassés et écrasés parce qu’ils représentent la raison d’être même de la téléologie du progrès scientifique et de la société. ” (p. 66) 

Nous en arrivons ainsi à la seconde difficulté épistémologique affrontée par Sgreccia. Les anthropologies sont multiples. Aussi l’auteur passe-t-il en revue les principaux modèles dominants (modèle sociobiologique, modèle libéral-radical, modèle pragmatico-utilitariste) pour en montrer les contradictions internes et surtout leur inaptitude à thématiser un universel humain. Aux yeux de Sgreccia, seul le modèle personnaliste se révèle cohérent pour penser le champ bioéthique dans son intégralité. L’intuition de l’auteur rejoint ici l’analyse magistrale du Préambule de la Convention du Conseil de l’Europe sur les droits de l’homme et la biomédecine de 1996 signée par la juriste française Mireille Delmas-Marty. Le Préambule en question affirme “ la nécessité de respecter l’être humain à la fois comme individu et dans son appartenance à l’espèce humaine ”. Ce texte témoigne d’une compréhension du concept de dignité humaine, selon laquelle la dignité n’est pas seulement celle de la personne, mais également celle de l’humanité tout entière. Cette analyse fonde l’interdiction du clonage humain (H. Atlan, M. Augé, M. Delmas-Marty, R.-P. Droit, N. Fresco, Le clonage humain, Paris, Seuil, 1999, 206 p.). Dans cette interprétation, le clonage n’est pas seulement une atteinte aux droits

imprescriptibles de l’embryon cloné ; il est aussi, à travers lui, une atteinte à la dignité de l’humanité tout entière. Sur le fond, une telle compréhension est applicable à de nombreuses problématiques. 

Cette solidité intellectuelle permet à l’auteur de rencontrer les grandes problématiques de la bioéthique avec un sens égal de la fragilité de l’homme et du respect inaliénable qui lui est dû. Passons-les rapidement en revue : les principes de la bioéthique (chapitre 5), les Comités d’Ethique (chapitre 7), la génétique et le diagnostic prénatal (chapitre 8), la sexualité humaine (chapitre 9), l’avortement (chapitre 10), les technologies de fécondation humaine (chapitre 11), les stérilisations (chapitre 12), l’expérimentation sur l’homme (chapitre 13), les transplantations (chapitre 14), la mort (chapitre 15). Un lecteur averti discernera sans peine quelques lacunes dans cette table des matières. Le Manuel n’aborde ni la question des cellules-souches embryonnaires humaines ni celle du projet de séquençage du génome humain. Ces problématiques sont trop récentes et ne peuvent qu’inviter l’auteur à une nouvelle édition de son ouvrage. C’est la loi austère des grands traités.

Il reste que “ le Sgreccia ” est un monument, à vrai dire le premier de la bioéthique.

Ref : Elio Sgreccia, Manuel de bioéthique. Les fondements de l’éthique biomédicale, tr. fr. par R. Hivon, Montréal, Wilson et Lafleur Itée, 1999. 

Bibliographie complémentaire

1. Juan de Dios Vial Correra, Elio Sgreccia : Identity and statute of human embryo 
- Académie pontificale pour la vie -

2. Juan de Dios Vial Correra, Elio Sgreccia :
Human genome, human person and the society of the future - Académie pontificale pour la vie -

 

  lettre mensuelle gratuite, publiée par la Fondation Jérôme Lejeune.
Directeur de la publication et Rédacteur en chef : Jean-Marie Le Méné 
Contact : Aude Dugast - 31 rue Galande  75005 Paris - Tél/Fax : 01.53.10.08.30 
adugast@fondationlejeune.org

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