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La Lettre mensuelle Gènéthique d'octobre 2011 - n°142
Les recherches utilisant des embryons humains ne sont pas brevetables
Saisie par la Cour fédérale allemande dans le cadre de l’affaire Oliver Brüstle
contre Greenpeace1, la Cour européenne de justice a rendu,
le 18 octobre dernier, un arrêt concernant l’interprétation de la directive
européenne 98/44/CE relative à la protection juridique des inventions
biotechnologiques.
Celle-ci dispose notamment que les utilisations d’embryons humains à des fins
industrielles ou commerciales ne sont pas brevetables.
Définition de l’embryon humain
La Cour européenne de justice devait dans un premier temps se prononcer sur le
terme "embryon humain" au sens de la directive 98/44/CE.
Pour la Cour, "constituent un "embryon humain", tout ovule humain dès
le stade de la fécondation, tout ovule humain non fécondé dans lequel le noyau
d’une cellule humaine mature a été implanté et tout ovule humain non fécondé
qui, par voie de parthénogénèse, a été induit à se diviser et à se développer".
La Cour reconnaît donc, à juste titre, toute cellule totipotente, issue de la
fécondation ou du clonage, comme étant un embryon.
Elle précise qu’elle se limite à une interprétation juridique des dispositions
de la directive sans aborder de questions de nature médicale ou éthique.
Brevetabilité des recherches
La deuxième question posée était la suivante : "la notion "d’utilisation
d’embryons humains à des fins industrielles ou commerciales" englobe-t-elle
également l’utilisation d’embryons humains à des fins de recherche scientifique
? ".
La Cour répond ici par l’affirmative, excluant de la brevetabilité l’utilisation
d’embryons humains à des fins de recherche scientifique. Elle souligne en effet
que "l’octroi d’un brevet à une invention implique, en principe, son
exploitation industrielle ou commerciale". Or, "si le but de recherche
scientifique doit être distingué des fins industrielles ou commerciales,
l’utilisation d’embryons humaines à des fins de recherche qui constituerait
l’objet de la demande de brevet ne peut être séparée du brevet lui-même et des
droits qui y sont attachés".
Elle ajoute enfin que seule "l’utilisation à des fins thérapeutiques ou de
diagnostic applicable à l’embryon humain et utile à celui-ci" peut faire
l’objet d’un brevet. Précisons que cette réserve, qui concerne notamment la
modélisation de pathologies, était déjà prévue dans la directive 98/44/CE.
Troisième question : "une invention est-elle exclue de la brevetabilité,
quand bien même elle n’aurait pas elle-même pour objet l’utilisation d’embryons
humains, dès lors qu’elle porterait sur un produit dont l’obtention suppose la
destruction préalable d’embryons humains ou sur un procédé qui requiert un
matériau de base obtenu par destruction d’embryons humains ?".
Ici encore la Cour répond par l’affirmative : la destruction préalable d’un
embryon humain, quel que soit le stade auquel celle-ci intervienne, fait
obstacle à la brevetabilité de l’invention qui la nécessite. Et ce, "même si
la description de l’enseignement technique revendiqué ne mentionne pas
l’utilisation d’embryons humains" (comme c’est le cas dans l’affaire Brüstle
contre Greenpeace).
Cette précision de la Cour permet de répondre à l’argument, largement utilisé,
selon lequel : "puisque des embryons sont de toute façon détruits, autant les
utiliser".
Réactions
Décriée par certains chercheurs, cette décision a en revanche été saluée par la
Commission de l’épiscopat de la communauté européenne (COMECE), entre autres,
comme "une étape majeure dans la protection de la vie humaine dans la
législation de l’Union européenne".
Par l’interprétation juridique claire qu’il donne de l’embryon humain, sans
toutefois jamais se prononcer sur la légitimité de son utilisation, cet arrêt
devrait freiner l’attractivité2 de la recherche sur
l’embryon humain pour l’industrie pharmaceutique et de ce fait donner un nouvel
élan à des recherches alternatives sur les cellules souches adultes ou issus du
sang de cordon.
1. Cette affaire concerne un brevet délivré en Allemagne en 1999
à Oliver Brüstle pour une méthode de conversion de cellules embryonnaires
humaines en cellules nerveuses. Attaqué par Greenpeace, le brevet avait
finalement été reconnu nul par le tribunal fédéral. Oliver Brüstle ayant fait
appel de cette décision, la juridiction de renvoi avait demandé à la Cour
européenne de justice d’interpréter certaines dispositions de la directive
98/44/CE sur laquelle reposait en partie l’annulation du brevet.
2. 13 scientifiques européens dont le français Marc Peschanski s’étaient dits
préoccupés par la perspective d’une interdiction de breveter des innovations
utilisant des cellules embryonnaires humaines (CESh). Dans une lettre parue dans
Nature le 28 avril 2011, ils affirmaient que cette interdiction mènerait
l’industrie pharmaceutique, privée de propriété intellectuelle, à se tourner
vers d’autres marchés que le marché européen pour développer des techniques à
partir de CESh. ![]()
Alertes des autorités catholiques sur la sélection génétique
Lors de son dernier voyage en Allemagne, le 22 septembre 2011, le Pape Benoit
XVI a souligné, devant le Bundestag, l’existence d’une "écologie de l’homme",
un point "largement négligé" aujourd’hui. A l’encontre d’une vision
utilitariste de la personne humaine, il a rappelé que l’homme "possède une
nature qu’il doit respecter et qu’il ne peut manipuler à volonté". "L’homme
ne se crée pas de lui-même. Il est esprit et volonté, mais il est aussi nature,
et sa volonté est juste quand il respecte la nature (…) quand il s’accepte
lui-même pour ce qu’il est, et (...) qu’il ne s’est pas créé de soi. C’est (…)
seulement ainsi que se réalise la véritable liberté humaine".
Vision utilitariste
Le lendemain, Benoit XVI a fait remarquer, lors d’une célébration œcuménique,
combien "l’éthique" est désormais "remplacée par le calcul des
conséquences". En faisant de l’homme une réalité "manipulable", la
vision utilitariste qui prévaut aujourd’hui ne permet pas de préserver la
dignité humaine : elle interdit de reconnaître ce qui constitue l’être de
l’homme, réduisant ce dernier à des critères questionnables et incertains. Face
à ce constat, Benoit XVI a invité son auditoire à travailler pour que la "dignité
inviolable de l’homme" soit défendue "de la conception à la mort",
depuis la question du diagnostic préimplantatoire jusqu’à celle de l’euthanasie.
Elimination de l’imparfait
Le néonatologue italien Carlo Bellieni alerte également sur le rejet des enfants
atteints de maladies génétiques dans les sociétés occidentales. Le 9 septembre
2011, dans l’éditorial de L’Osservatore Romano intitulé "Elimination
de l’imparfait", il a dénoncé la façon dont ces enfants "sont dépistés de
manière systématique avant de naître" et, trop souvent "interdits de
naître". "Ce qui est grave, note Carlo Bellieni, c’est que ce
passage au crible et cette sélection ne nous étonnent plus : c’est la norme".
Il cite la situation particulière de la France, rappelant que 96% des fœtus
trisomiques dépistés dans le pays sont avortés. Favorisée par l’incapacité de la
société à accueillir le différent, la disparition des personnes handicapées dans
le panorama social ne peut que renforcer le sentiment de "proscrits
génétiques" des familles ayant un enfant malade. Pourtant, si les maladies
génétiques sont indésirables, les personnes qui en sont affectées ne doivent pas
être considérées comme indésirables. En outre, ajoute Carlo Bellieni, les sommes
considérables investies pour empêcher certains enfants de naître permettraient
des progrès importants si elles étaient consacrées à la recherche de
traitements.
Une réalité éloignée des préjugés
Plusieurs études menées auprès de malades révèlent que lorsque "les
conditions extérieures ne leur sont pas négatives, le taux de la qualité de vie
de ceux-ci peut s’avérer supérieure à celle de leurs pairs". Ce constat a
été fait pour des adolescents atteints de spina-bifida ou ayant des handicaps
physiques importants (Quality of Life Research, 2005, 2006). Or, l’image
du handicap que les médias contribuent à forger tend souvent à alimenter une "compassion
stérile" qui fausse la réalité, souligne Carlo Bellieni.
Par ailleurs, une récente enquête menée auprès de parents d’enfants trisomiques
21, parue dans l’American Journal of Medical Genetics, dresse un bilan
positif : 79% d’entre eux se déclarent heureux de leur choix d’avoir gardé leurs
enfants qui sont pour eux "sources de beaucoup d’amour et de fierté". ![]()
Europe : condamnation de la sélection prénatale en fonction du sexe
L’Europe s’est penchée sur le problème de la sélection des sexes qui touche
certains pays d’Europe de façon inquiétante. En effet, l’Albanie, l’Arménie,
l’Azerbaïdjan et la Géorgie affichent un net déséquilibre entre les naissances
de garçons et de filles. On y compte désormais 112 garçons pour 100 filles, un
taux comparable à celui de l’Inde et de la Chine, où ce phénomène est connu
depuis longtemps. Consciente des dangers, l’Assemblée parlementaire du Conseil
de l’Europe (APCE) a adopté, le 3 octobre dernier, la Résolution 1829 (2011) et
la Recommandation 1979 (2011) condamnant la "sélection prénatale en fonction
sexe".
Avortements sélectifs
A l’instar de l’ONU, l’APCE observe une banalisation des avortements sélectifs
dans certains pays. Cette question est particulièrement prégnante en Suède par
exemple où l’avortement sélectif n’est pas interdit et peut être pratiqué
jusqu’à la 18e semaine de grossesse.
Si, ailleurs, la sélection des enfants selon leur sexe est interdite, elle en
réalité facilitée par les technologies permettant de déterminer le sexe avant la
naissance et avant la fin de la limite légale pour avorter. L’APCE souligne que
cette pratique constitue une discrimination et une violence flagrantes envers
les femmes et qu’elle est contraire aux valeurs qu’elle défend : la dignité et
l’égalité des êtres humains. Notons cependant que l’APCE ne remet pas en
question la sélection en cas de maladies héréditaires liées au sexe.
Paradoxe d’un prétendu "droit"
L’adoption de cette résolution manifeste que l’avortement ne saurait jamais
constituer un "droit" ni être autorisé sans restriction. Doris Stump,
parlementaire suisse favorable à l’avortement en reconnaît elle-même les effets
secondaires pervers :"dans de nombreux pays où l’avortement a été légalisé,
ce droit est utilisé à mauvais escient [...] pour réduire les possibilités de
naissance féminines".
Ainsi, ce qui, en Occident, est présenté comme un "droit" permettant la "libération"
de la femme, se retourne aujourd’hui contre les revendications féministes en
discriminant les filles, à cause de leur sexe, avant même leur naissance. ![]()
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