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La Lettre mensuelle Gènéthique de juillet 2009 - n°115
TRIBUNE JUILLET 2009 : Découvrez la tribune de Grégory Katz : "Décontaminations spermatiques". Lire la tribune sur www.genethique.org
Corps en miettes – Sylviane Agacinski1
"Les aspirations meurtries ne se guérissent pas par tous les moyens".
C’est cette conviction qui anime le dernier ouvrage de Sylviane Agacinski
intitulé Corps en miettes. Alors qu’ à l’occasion de la révision des lois
de bioéthique, la presse met la "gestation pour autrui" sur le devant de
la scène, la philosophe s’inquiète de la promotion d’une technique qui consiste
en une "aliénation biologique" du corps de la femme. Son ouvrage est un
cri d’alarme pour défendre la dignité des personnes face à une
instrumentalisation et une chosification croissante du corps humain. Eclaté en
organes, fonctions, substances et cellules, celui-ci est devenu un objet, un
stock de fournitures biologiques au service des consommateurs.
Au-delà de l’unique question de la gestation pour autrui, c’est à une réflexion
sur les méthodes de procréation médicalement assistée que nous convoque Sylviane
Agacinski. "L’enfant n’est plus qu’un produit fabriqué à partir de miettes :
sperme, ovocyte, utérus. Qu’est-ce qui nous attend si nous oublions la dignité
de la personne et de son corps ? ", s’interroge-t-elle.
Le corps saisi par l’économie et la technique
Après l’aliénation des hommes dans le travail à la chaîne et leur
exploitation économique, la procréation artificielle peut faire naître une
aliénation biologique en transformant la femme en outil vivant. Si le ventre de
la femme peut être loué, si le bébé peut être donné, voire vendu, notre société
instaure une forme extrême de servitude puisque c’est toute l’existence de la
femme qui est confisquée. La gestation pour autrui révèle "l’émergence d’une
industrie procréative et d’un marché qui ont terriblement besoin du corps des
femmes". Celle-ci relève de la même logique que les trafics d’organes
auxquels ont donné lieu les techniques de greffe : "Les greffes d’organes
sauvent des vies, mais la pression de la demande représente une menace grave sur
ceux dont elle convoite la substance".
Ainsi, c’est uniquement au travers du prisme de la technique que l’on appréhende
désormais l’homme et son corps : "La vision poétique de la nature (…)
a cédé devant une vision technique, prométhéenne, animée par un désir de
puissance, une volonté de rendre le monde intégralement connaissable et
maîtrisable". L’Assistance Médicale à la Procréation (AMP) est un lieu
privilégié de cette confiscation de l’humain au profit de la technologie : "Par
sa nature même, la médecine procréative intervient à l’écart du désir charnel,
mais, en s’occupant de nos cellules, elle se charge de se substituer à lui".
La commande technologique de l’enfant a transformé l’enfantement en méthode de
fabrication dont la FIV (fécondation in vitro) a constitué la rupture
technologique nécessaire. Deux étapes ont fait des gamètes des matériaux "à
disposition" en même temps qu’ils coupent tout lien de filiation entre les
donneurs et l’enfant ainsi fabriqué : il s’agit de l’extraction des ovocytes
hors du corps de la femme et de la congélation du sperme.
Dignité et respect du corps humain
Cette réduction progressive du corps humain à un produit est pourtant
parfaitement incompatible avec la dignité du genre humain que chrétiens et
philosophes s’accordent à reconnaître. Sylviane Agacinski rappelle que cette
dignité rend l’homme supérieur à tous les autres êtres vivants. Cela suffit à
fonder son droit à l’intégrité et à exclure la vénalité morale ou physique. Les
choses ont un prix mais la personne humaine n’en a pas puisqu’elle n’est pas une
chose et n’est donc pas échangeable.
Or c’est justement comme être échangeable que l’enfant porté pour autrui est
nécessairement perçu. Il fait l’objet d’un contrat et acquiert donc une valeur
marchande. Ainsi les propres enfants d’une mère porteuses s’interrogent :
pourraient-ils garder le bébé que porte leur mère en le rachetant aux futurs
parents ? Et eux-mêmes, ne pourraient-ils pas à leur tour être vendus par leur
mère ? Enfin, le terme de "gestation" permet d’occulter l’accouchement et
d’effacer le fait que c’est un enfant qui est ainsi donné.
De son côté, la femme est véritablement instrumentalisée. L’expression "mère
porteuse", qui avait une connotation vétérinaire déplaisante et révélait
trop crûment l’application des techniques d’élevage aux êtres humains a été
remplacée par la formule "gestation pour autrui". Celle-ci renvoie à un
procédé technique de procréation et fonctionnalise la grossesse qui devient une
tâche parcellaire dans un processus de production et se veut altruiste…
Pourtant, concrètement, les femmes susceptibles de proposer leurs "services"
risquent bien de compter parmi les plus défavorisés qui verront dans cette
activité un moyen de survie.
Fiction thérapeutique et mythe du consentement
Cette exploitation de l’humain se cache derrière une fiction thérapeutique :
les techniques d’AMP constitueraient un "traitement" contre la stérilité.
Les gamètes, voire l’embryon sont de facto assimilés à un médicament. Le déni du
réel va jusqu’à attendre de la maternité de substitution qu’elle "pallie"
la "stérilité" masculine des couples homosexuels. Mais on ne donne pas un
organe ou du sang qui sauve une vie comme on donne du sperme ou loue un utérus
pour donner la vie. Par ailleurs, il convient de se souvenir que "le respect
de la dignité de chacun doit être garanti, fût-ce en dépit de la liberté
individuelle. On touche en effet ici aux limites de la valeur du consentement
qui ne saurait tout justifier".
Il importe donc de résister à la pression du marché, de ne pas forcément rendre
légal ce qui est techniquement possible et de se souvenir que l’humanité n’est
jamais acquise. A ce sujet, l’auteur évoque le souvenir des Lebensborn, ces
maternités créées par Himmler pour encourager les femmes à faire de blonds bébés
aryens, quitte à les abandonner à la naissance. Tirant les leçons du passé,
l’Allemagne aujourd’hui interdit le don de gamètes et veille au respect du droit
à connaître ses origines, afin d’éviter un usage instrumental du corps humain,
au mépris de la dignité des personnes.
Un livre passionnant qui éclaire sur les conséquences d’une confiance aveugle
dans le pouvoir technologique et l’idéologie du consentement. ![]()
1-Corps en miettes – Sylviane Agacinski – ed. Flammarion,
mars 2009
L’eugénisme de la décontamination spermatique, Grégory Katz1
Alors que le tri embryonnaire permet de choisir les embryons à implanter,
Grégory Katz note l’émergence d’un eugénisme germinal. "L’orthogénie se
placerait ici en amont du tri embryonnaire, au niveau de la gamétogenèse,
contournant ainsi les controverses bioéthiques sur le respect de la vie humaine
dès son commencement". Pour autant, peut-elle faire l’économie de tout
questionnement éthique ?
Depuis quelques années, "la sélection des semences humaines ouvre un
véritable marché au cœur des fécondations artificielles". Depuis la
fabrication, à partir d’embryons de souris, d’un sperme épigénétiquement
reprogrammé (et dont on prévoit d’appliquer la technique à l’homme), jusqu’à
l’essor commercial des biobanques de sperme, "l’eugénique trouve dans la
sélection des semences un puissant expédient pour l’amélioration germinale de
l’espèce humaine".
Tamisage des naissances
Ainsi la firme Fairfax Cryobank commercialise des gamètes de haute qualité
génétique après sélection drastique des génotypes des donneurs. Les prix
s’échelonnent de 115 $ pour un sperme " standard" à 250 $ pour le "Fairfax
Doctorate" qui garantit que le "donneur possède non seulement un Quotient
génétique supérieur, mais qu’il est également titulaire d’un doctorat", comme si
le Quotient Intellectuel était inscrit dans l’ADN des spermatozoïdes dont
héritera le nouveau-né. D’autres caractères, comme la taille, le poids, la
couleur de peau, des yeux, des cheveux, etc. sont également soumis au choix des
parents. Le test MicroSort, considéré fiable à 91 % permet de son côté de
sélectionner le sexe de l’enfant. "Pourquoi s’en offusquer, s’étonne le
biologiste James Watson ? ‘L’eugénisme est une façon de corriger soi-même
l’évolution, et je pense que les individus devraient diriger l’évolution de
leurs descendants, sans laisser à l’Etat le soin de le faire’".
Efficace
Efficace car insidieux, ce nouvel eugénisme tirerait légitimité de son
apparence démocratique et économique. Son enracinement scientifique le fait
paraître inoffensif tandis que "son vêtement juridique et l’atomisation du
choix individuel tendent à le rendre moralement fréquentables ". ![]()
1-Synthèse de la tribune de Gènéthique.org. de juillet 2009 : "Décontaminations
spermatiques », signée par Grégory Katz, professeur titulaire de la Chaire ESSEC-Sanofis-Aventis
à l’ESSEC Business School (Paris-Singapour).
Il a publié le Chiffre de la vie : réconcilier la génétique et l’humanisme
(Editions du Seuil, 2002). 2è édition révisée, à paraître chez Yale University
Press.
Gamètes : où s’arrêter ?
Le tribunal de New York vient d’autoriser une femme à recueillir le sperme de
son compagnon décédé. Un autre tribunal américain, celui de Travis County, a
autorisé une mère, Missy Evans, à conserver le sperme de son fils Nikolas, mort
le 5 avril 2009 dans une bagarre de rue. Missy Evans espère ainsi trouver une
mère porteuse et élever un jour son petit-fils ou sa petite-fille. La morgue a
donc conservé le corps à 39,2° afin qu'un spécialiste puisse procéder au
prélèvement en attendant la mère porteuse.
Aux Etats-Unis toujours, un juge new-yorkais Thomas O'Neill Jr. a autorisé une
jeune fille de 13 ans, Brittany Donovan, atteinte du syndrome de l'X-fragile à
poursuivre la banque de sperme (Idant Laboratories) de laquelle provient le
sperme avec lequel elle a été conçue et dont il a été établi qu'il était à
l'origine de sa maladie génétique.
A l'heure de la crise économique, on apprend aussi que l'une des plus anciennes
banques de sperme sur le marché américain, Xytex International, fait des
promotions pour "liquider ses stocks". La banque avoue avoir une "surproduction"
de sperme et brade "le sperme de donneurs réguliers ou qui ont été
particulièrement productifs"... A la même période la première banque mondiale de
sperme, la banque danoise Cryos, annonce qu’en 2008, le nombre de donneurs a été
multiplié par trois, passant de 30 à 100 par jour et que malgré cela, elle a du
mal à répondre à la demande. Médecin-chef de Cryos, Gert Bruun Petersen, veille
à fournir du sperme de bonne qualité (plus des 2/3 des donneurs sont ainsi
écartés en raison de la mauvaise qualité de leur sperme) et rêve de voir "tous
les enfants nés de Cryos 100% sains". ![]()
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