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Responsable de la
Commission bioéthique du diocèse de Fréjus-Toulon, Pierre-Olivier Arduin
analyse le statut conféré à l’alimentation artificielle par la loi sur
la fin de vie actuellement en vigueur. C’est ce "détail" qui
pourrait bien se retourner contre la loi Leonetti et en menacer
l’équilibre précaire.
Traitement ou soin ?
La loi du 22 avril 2005 accorde en effet au patient, qu’il soit en fin
de vie ou non, la liberté de refuser "tout traitement", le texte
incluant expressément dans cette disposition l’arrêt de l’alimentation
artificielle. Ce que contestent de nombreux bioéthiciens, l’alimentation
assistée ne cherchant pas tant à contrecarrer une pathologie organique
touchant cette fonction qu’à pallier un problème simplement mécanique en
répondant à un besoin de base de l’organisme. Ils suggèrent
d’ailleurs de remplacer l’expression "alimentation assistée" par
"nutrition médicale" afin de bien insister sur son caractère
ordinaire pour la conservation de la vie.
On ne peut donc, en aucun cas, parler ici d’obstination déraisonnable ou
de traitement disproportionné "puisque justement l’alimentation
médicale peut être poursuivie longtemps, sans effet secondaire majeur et
avec une grande efficacité pour soutenir la vie du patient, ce qui est
exactement la définition d’un soin proportionné". Laisser mourir
d’inanition un patient qui ne peut s’alimenter seul en suspendant
l’administration de nutriments, relève bien d’un geste euthanasique,
dans la mesure où la mort est souhaitée pour elle-même puisqu’on
pourrait l’empêcher, sans que cela relève de l’acharnement
thérapeutique. Directrice du Centre d’éthique de l’hôpital Cochin,
Véronique Fournier reconnaît qu’"un arrêt d’alimentation et
d’hydratation peut être décidé avec pour intention de faire mourir"1.
"Plutôt que de parler de soin disproportionné, ne faut-il pas plutôt
admettre que c’est la vie des malades qui nous semble "disproportionnée"
en raison de leur faible "qualité" ?", interroge Pierre-Olivier
Arduin.
Stratégie pro-euthanasique
Cette "brûlante" question de l’arrêt de l’alimentation
artificielle est, depuis longtemps, un des leviers des militants
pro-euthanasie. Ainsi, en septembre 1984, lors de la Vème
Conférence mondiale des associations "pour le droit de mourir dans la
dignité", l’australienne Helga Kube indiquait déjà la marche à suivre
pour aboutir à la légalisation de l’euthanasie : "si nous pouvons
obtenir des gens qu’ils acceptent le retrait de tout traitement et soin,
spécialement l’arrêt de toute nutrition, ils verront quel chemin
douloureux c’est de mourir et accepteront alors, pour le bien du malade,
l’injection létale".
"L’affaire Pierra"
C’est exactement cette méthode qui a été utilisée pour ébranler
l’opinion publique avec l’euthanasie d’Hervé Pierra.
Jeune homme au terrain psychologique fragile, Hervé Pierra consomme de
manière régulière du cannabis, puis se déclenche chez lui une
schizophrénie qui l’oblige à prendre des médicaments le rendant
impuissant. Capitaine de sapeurs-pompiers, son père le retrouve un jour
pendu et parvient à le sauver. Mais le manque d’oxygénation de son
cerveau laisse Hervé dans un état végétatif persistant. "L’idée de
mettre fin à ses jours nous a bien sûr effleurés, mais nous savions que
nous n’aurions pas pu survivre à ce geste", raconte sa mère. Mais,
au même moment, la France entière débat du "droit de mourir", après que
Marie Humbert ait "euthanasié" son fils Vincent, le 30 septembre 2003.
Paul et Danièle Pierra vont donc suivre "dans les moindres détails"
les suites de "l’affaire Humbert" ainsi que les travaux de la Commission
parlementaire sur la fin de vie. Ils s’inscrivent en même temps à
l’Association pour "le droit de mourir dans la dignité" (ADMD) et à
l’association "Faut qu’on s’active", fondée par Marie Humbert. "Nous
avions plein d’espoir pour la libération d’Hervé", confie Monsieur
Pierra.
A peine la loi Leonetti est-elle promulguée, le 22 avril 2005, que les
époux Pierra demandent le retrait de la sonde d’alimentation de leur
fils, désormais donc considérée comme un traitement qu’il est possible
d’arrêter. L’équipe médicale refuse d’abord, à plusieurs reprises,
rappelant que "l’alimentation assistée relève d’un soin de confort et
non d’un traitement" et que "la débrancher équivaudrait à une
euthanasie". Après 14 mois de confrontation, c’est finalement le Dr
Régis Aubry, président du Comité national du développement des soins
palliatifs qui, répondant favorablement à la demande des parents,
permettra qu’on débranche Hervé. Comme Terry Schiavo décédée le 31 mars
2005 aux Etats-Unis (cf.
Gènéthique n°64), Hervé Pierra mettra six jours pour mourir de faim
dans d’atroces convulsions.
"On crie alors au scandale de la mort sale que permet la loi Leonetti",
on accuse d’hypocrisie une loi qui refuse l’injection létale, on met en
cause l’équipe médicale en charge d’Hervé Pierra… Mais, ici, c’est bien
le nouveau statut de l’alimentation artificielle qui est le ressort
intime de ce drame humain.
Aujourd’hui, en France, la stratégie des militants pro-euthanasie vise
donc à dénoncer l’ambiguïté de l’actuelle loi, plaidant pour "le
choix mortel de l’euthanasie légale sensée y remédier". Pour
Pierre-Olivier Arduin, "le législateur se retrouve donc pris au piège
d’approximations qui font le jeu de ses adversaires", ici les
partisans d’une dépénalisation de l’euthanasie…
1. Le Monde,
19/03/08
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