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Extermination d’un groupe humain ?
Existe-t-il sur cette terre un peuple, une ethnie, un groupe humain
méprisé et nié au point qu'on pourrait diffuser à son propos un
documentaire annonçant que cent millions de ses membres ont été
éliminés, sans susciter manifestations, réactions indignées, débats
passionnés ?
La
malédiction de naître fille
Or, le 24 octobre 2006, Arte diffusait, sans susciter de commentaire, le
film de Manon Loizeau et Alexis Marant, La malédiction de naître
fille dans lequel était évoquée l'extermination de cent millions
d'enfants à naître ou de bébés de sexe féminin en Inde, au Pakistan, et
en Chine, tués au motif qu'ils représentent pour leurs parents ou pour
la société "une charge inutile". En effet, quand des traditions
obligent en Inde à pourvoir les filles de dots exorbitantes, ou que la
politique de l'enfant unique rencontre en Chine l'habitude sociale
d'après laquelle il appartient au fils de s'occuper de ses parents
vieillissants, règne l'idée que les filles ne "rapportent rien" !
Penser que cette élimination massive, perpétrée avant l'apparition de
l'échographie prénatale par des mères tuant leur enfant de leurs propres
mains à la naissance, avec la bénédiction de familles prêtes à les
exclure ou à les maltraiter quand elles ne le font pas, deviendrait "moins
grave" sous prétexte qu'à la violence du meurtre pourrait se
substituer la "moindre" violence de la sélection prénatale,
reviendrait à affirmer que le nazisme aurait été moins grave s'il avait
changé de cible et d'origine, ou si ses moyens techniques étaient
devenus encore plus efficaces.
Nazisme et « mort miséricordieuse »
Le nazisme décréta en effet lui aussi certaines vies "sans valeur
pour la vie". Il fit passer, comme l'eugénisme dont il est issu et
qu'il radicalise, l'"évaluation" sous l'égide de la "science",
plus particulièrement de la médecine, le phénomène asiatique procédant
quant à lui de la rencontre d'une possibilité technique médicale et de
traditions discriminatoires. Comme l'eugénisme asiatique qui étend le
phénomène à la moitié du genre humain, il prit en ligne de mire des "catégories"
particulières d'êtres humains, ici "les femmes", là "les juifs",
les "infirmes", les "malades mentaux", "les homosexuels",
ou "les tziganes". Comme lui, il alla jusqu'à invoquer des motifs
"compassionnels" en parlant, pour les hommes et les femmes
atteints de maladies ou d'infirmités, de "mort miséricordieuse",
exactement au même titre que certaines femmes indiennes ou chinoises en
viennent à penser que c'est trop cruel de laisser vivre une fille dans
une société qui leur est si contraire ! Comme lui, il poussa la
perversité du système jusqu'à réduire certaines victimes à devenir les
auxiliaires de leur propre extermination par l'intermédiaire des
funestes "conseils juifs". Mais les nazis ne purent évidemment
obtenir de tous les juifs qu'ils contribuent à en tuer d'autres, tandis
que c'est la participation des victimes à la suppression des leurs qui
conditionne la possibilité même de la sélection des naissances en Asie !
Mères meurtrières
Ce sont en effet toujours des femmes qui, sous la pression des hommes,
éliminent les petites filles ou les enfants à naître de sexe féminin,
avec l'aide de médecins en cas d'avortement. Or, tuer une petite fille,
la sienne, quand on est femme, précisément parce qu'elle est de sexe
féminin, c'est triplement se suicider : parce que le meurtre de l'"autre"
tue toujours chez celui qui le perpétue une part de lui-même, parce que
l'enfant est tuée en raison de son appartenance à la gent féminine et
qu'on pourrait donc tout aussi bien l'avoir été soi-même, parce qu'il
s'agit enfin de sa propre enfant. On imagine donc difficilement qu'une
situation puisse être plus perverse !
Déchets humains
Quant à la thématique du "déchet humain" à laquelle les nazis
avaient recours, c'est très concrètement qu'on retrouve au Pakistan des
milliers de cadavres de petites filles dans des décharges ou des fossés.
Que nous faut-il de plus pour que, après un tel documentaire, nous
dénoncions cette forme contemporaine de l'eugénisme avec une virulence
telle qu'elle permette au moins d'en reconnaître la terrible actualité
et l'extrême gravité. Nulle sélection en effet n'a jamais avoisiné le
chiffre inimaginable de 100 millions.
Eugénisme familial et « libéral »
Les rapprochements établis avec le nazisme ne doivent pas nous faire
pour autant oublier ce qui distingue ce système politique de ce qui est
actuellement en cours : la sélection n'a plus désormais l'Etat pour
origine, comme ce fut le cas sous le nazisme. Alors que le nazisme plaça
le "droit de vivre" sous un arsenal de lois, c'est au contraire
la loi qui est ici prohibitive. L'infanticide est interdit, l'avortement
sélectif l'est désormais aussi. Pourtant, si l'on additionne les
avortements de ce type réalisés en Inde et en Chine, on en compte un
million par an ! Les gouvernements de ces pays, conscients des
déséquilibres démographiques dramatiques déjà induits par ces pratiques
essayent aujourd'hui de rectifier le phénomène par des campagnes
publicitaires en faveur des filles. Malheureusement, l'eugénisme y est
familial et "libéral". Ce sont "les traditions qui ont force
de loi" et qui font des femmes "les exécutantes naturelles"
de l'élimination des femmes, nous dit le reportage ! Par delà les
évidentes différences sociales, historiques et culturelles, la proximité
ontologique de deux systèmes qui ont pour point commun de suspendre "le
droit de vivre" à une particularité doit nous amener à dénoncer
toutes les formes de sélection des vies avec la dernière des énergies.

1. Danielle Moyse est Professeur de philosophie, agrégée de l’Université
et chercheur associée au Centre d’études des mouvements sociaux (CNRS/EHESS),
auteur notamment de Vers un droit à l’enfant normal ?, Ed. Eres,
2006. |