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N°73 - janvier 2006

Le Pr. Sureau, ancien président de l’Académie nationale de médecine et membre du Comité consultatif national d’éthique, a publié un livre sur le statut de l’embryon intitulé Son nom est personne. Le faible écho que cet ouvrage a suscité dans les médias ne doit pas faire oublier le piège de ses propositions.

Respecter l'embryon ?
Sur l’affaire des fœtus morts découverts à l’hôpital Saint Vincent de Paul, Claude Sureau se déclare surtout choqué par la désinvolture qui touche les fœtus et les embryons vivants.
De même, il comprend les parents confrontés à l’homicide involontaire du fœtus sans possibilité d’en poursuivre pénalement l’auteur depuis le revirement de jurisprudence de la Cour de cassation.
Il s’indigne ensuite d’une décision de justice qui, après une panne d’électricité responsable de la perte de plus de 500 embryons congelés, ne reconnut ni la mort de personnes humaines, ni la destruction d’objets appartenant aux parents.
Il regrette enfin l’interdiction du transfert posthume d’embryons, obtenus par fécondation in vitro du vivant du couple, à la veuve qui le demande, etc. Et, de proche en proche, par petites touches, le lecteur se sent presque gagné par la force des arguments de M. Sureau…

Variations énigmatiques
Or tout s’effondre un peu plus loin quand le Pr. Sureau approuve le clonage thérapeutique en faisant semblant de croire que les embryons ainsi obtenus ont moins de valeur que ceux conçus avec ovule et spermatozoïde. Et comme la loi française autorise la recherche sur les embryons surnuméraires qui "sont indiscutablement des embryons humains", à plus forte raison doit-elle autoriser le clonage, démontre-t-il. Par comparaison, le clonage passe pour une transgression moins violente que le sacrifice des embryons surnuméraires. Rappelons que le Pr. Sureau milita pour obtenir la recherche sur les embryons congelés lors de l'examen de la loi de bioéthique de 2004. Une fois cette victoire acquise (par le vote de la loi), l’embryon redeviendrait pour lui un être humain respectable ? Cela permet surtout de justifier la fabrication de clones humains rebaptisés artéfacts cellulaires.

Autre souhait de M. Sureau : autoriser une recherche susceptible de porter atteinte à l’embryon pour ensuite le transférer dans l’utérus afin d’y étudier son développement. Cette proposition n’a qu’un seul but : améliorer les résultats de la fécondation in vitro et non pas soigner les embryons malades. Or la véritable médecine prénatale n’a que faire de ces préoccupations statistiques. Quant à dire qu’il faut prendre le risque de faire mourir le patient pour mieux le guérir, à part les médecins de Molière, on ne voit pas très bien qui cela peut convaincre de nos jours.

Un statut animal pour l'embryon
Ainsi en arrive-t-on à la révélation stupéfiante du livre. L’auteur, dans un chapitre de conclusion intitulé « Le paradoxe du petit chien », ne propose rien de moins que de donner à l’embryon humain le statut de l’animal. Depuis le droit romain, on pensait que l’homme était un petit de l’homme. Sur la base de ce constat -sûrement hâtif - une summa divisio distinguait deux catégories d’êtres : les personnes que l’on doit respecter, et les choses dont on peut disposer. Mais depuis le Pr Sureau il n’y a plus les personnes et les choses. Il y aurait les personnes, les choses et… les ratons laveurs dont nous ferions tous partie dans notre extrême jeunesse.

Un statut infra humain
L'allégeance qu’il se croit obligé de renouveler à la loi Veil, « loi bénéfique pour la santé publique », ne laisse pas beaucoup de doute sur la sincérité de ses ardeurs à vouloir donner un statut protecteur à l’être prénatal.

Il faut que tous ceux qui seraient prêts -par générosité et avec les meilleures intentions du monde- à donner un statut à l’embryon, comprennent l'enjeu. Par définition, toute proposition
de donner un statut à l’embryon ne peut conduire qu’à lui donner un statut infra humain. La proposition de M. Sureau est doublement suspecte. D’abord parce qu’à l’évidence le statut d’animal protégera encore moins l’embryon que le statut d’être humain dont il continue à être doté depuis le droit romain, même si les juges ne l’appliquent plus toujours. Ensuite parce que la loi aujourd’hui ne permet pas absolument n’importe quoi. Elle reste, malgré tout, encore protectrice. Or, une loi qui « animaliserait » l’embryon permettrait de justifier une complète disponibilité de l’embryon, voire l’autorisation de créer des embryons par clonage. C’est cette loi que suggère Claude Sureau.

C. Sureau, Son nom est personne - Avant de naître l'enfant est-il une chose, un amas de cellules ou un patient ? - Ed. Albin Michel, 2005.

 

100 millions dans le monde
La revue médicale The Lancet1 vient de publier une étude sur le déficit de naissance de filles en Inde. Les équipes de Prabhat Jha (université de Toronto, Canada) et de Rajesh Kumar (université de Shandigahr, Inde) ont mené, en 1998, un recensement en Inde sur 1,1 million de ménages. Ils ont étudié le rapport entre naissances masculines et naissances féminines pour plus de 133700 naissances intervenues en 1997. Ainsi sur ces 20 dernières années, 10 millions de foetus féminins auraient été victimes d'avortement. Ce chiffre s’élève à 100 millions dans le monde, si l'on ajoute la Chine, l’Afghanistan, le Pakistan et la Corée du Sud, confrontés au même phénomène. En Occident il est né, entre 1997 et 2002, 103 à 106 garçons pour 100 filles. En Inde, sur cette même période le sex-ratio est passé de 899 à 892 filles pour 1000 garçons. Dans les familles où le premier enfant est une fille, il naît en second 759 filles pour 1000 garçons. Lorsque les deux premiers enfants sont des filles, le ratio pour le troisième est de 719 filles pour 1000 garçons. En Inde, chez les enfants âgés de zéro à six ans, on dénombre 927 filles pour 1000 garçons.

 

200 millions en 2025
Jean-Claude Chesnais, démographe, économiste et directeur de recherche à l'INED, explique dans Le Monde2, que la répartition entre hommes et femmes pourrait changer dans certaines parties du monde avec les techniques médicales. En l'absence de discrimination le nombre de femmes dépasse d'environ 5% celui des hommes. Si la tendance observée dans certains pays se généralise, il n'est pas exclu que le déficit des femmes atteigne 200 millions en 2025 sur la planète.

 

Forfait échographie / avortement
Depuis 1994, il est interdit en Inde de faire des examens prénataux pour connaître le sexe du foetus et de pratiquer une interruption de grossesse sur ce seul critère mais cette loi "est souvent ignorée". Dans ce pays, il est fréquent qu’une femme avorte, cinq, six fois jusqu’à ce qu’elle attende un garçon. A Delhi, en 6 mois 4 000 fœtus ont été éliminés.
C’est une "tuerie silencieuse" dénonce un membre d’une ONG. L’arrivée de l’amniocentèse et de l’échographie n’a fait qu’amplifier le phénomène.
Si la loi impose à l’hôpital public de ne pas révéler le sexe du bébé, les cliniques privées, elles, ne s’en privent pas. Beaucoup proposent d’ailleurs un forfait "échographie + avortement" de 5000 à 10000 roupies (100 à 200 €). Dans les villages, des stations portables d'échographie permettent de sélectionner les fœtus garçons. Des avortements tardifs sont aussi pratiqués clandestinement dans des cliniques peu scrupuleuses. Les autorités tentent de prévenir ces avortements sélectifs mais dans ce pays où la corruption est répandue aucun médecin n’a encore été condamné à la prison. L’IVG a remplacé un autre mode d’élimination des filles : l’infanticide après la naissance qui reste de mise dans les familles pauvres.
Pour combattre ce génocide, plusieurs états indiens offrent des bourses aux parents acceptant d'élever des filles mais cette aide n'a qu'un effet mineur.

Violence et trafic
L’Inde se masculinise donc et dans de nombreuses régions, par frustration sexuelle, la violence contre les femmes est en hausse. Beaucoup d’hommes sont maintenant à la recherche de femmes. Certains achètent même leurs épouses et l’on voit apparaître des cas de polyandrie.
Un phénomène qui risque d'accentuer un autre drame : celui du trafic d’êtres humains, un problème d’une dimension mondiale qui touche chaque année 1,2 million de mineurs de moins de 18 ans. Le chiffre des petites filles achetées et vendues à des fins de mariage, ou pour la prostitution et l’esclavage s’élève déjà à 4 millions. "Le problème des mariages arrangés – plus de 80 millions dans le monde – imposés à des jeunes filles de moins de 18 ans, a été dénoncé par de nombreuses organisations humanitaires, également pour le risque mortel encouru par les jeunes mères" souligne l’agence Fides, organe d’information de la Congrégation vaticane.


Infanticide et génocide en Inde
Shirish S.Sheth, du Breach Candy Hospital de Bombay, indique en commentant l'étude du Lancet : "l'infanticide féminin du passé s'est raffiné et est devenu une technique aiguisée sous ces nouveaux atours". Il rappelle qu'en 1986, les sociétés d'obstétrique et de gynécologie d'Inde avaient déclaré "le foeticide" féminin "
crime contre l'humanité ".
Alors qu'aujourd’hui, en Inde, il "manque" au moins 36 millions de femmes, le Dr B. S. Dahiya, qui se bat depuis plus de vingt ans contre l’élimination des filles déclare dans Marie-Claire qu'il s'agit d’un véritable "génocide"3. Pour Donna Fernandes, membre de l’association féministe Vimochana, il s’agit "de la violation des droits humains la plus fondamentale qui soit. Il ne peut y avoir aucun droit humain si l’on vous refuse celui de naître".

IVG et droit de la femme
L'étude du Lancet précise que plus le niveau d'éducation de la femme est élevé, plus le sex-ratio est défavorable aux filles. Le déficit peut être deux fois plus élevé chez une femme "éduquée", sur place ou à l'étranger, que chez une femme illettrée. Le seul facteur de cette sélection ne serait donc pas la pauvreté. Au poids des coutumes il faut ajouter celui du sentiment de liberté totale de la femme "éduquée" face à son choix d'enfant.
Pourtant avec l'élimination massive des petites filles, ce "droit fondamental" revendiqué par les femmes à pouvoir dire et faire "un enfant quand je veux, comme je veux" semble se retourner contre elles-mêmes.
Le féminisme absolu qui a fait de la liberté d'avorter l'emblème de tous les combats contre la société sexiste, deviendra-t-il le premier ennemi de la femme ?


1 - The Lancet, 21 /01/2006, Missing female births in India, Sheth SS, Vol. 367, Issue 9506, Pages 185-186
2 - Le Monde, 15/11/ 2005, "Il pourrait manquer 200 millions de femmes sur Terre en 2025".
3 - Marie-Claire, 09/2005 : "Génocide en Inde. 36 millions de femmes manquent à l’appel".

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