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ADN : un langage programmé
Depuis le séquençage du génome humain, les sciences biologiques découvrent que pour comprendre le vivant, il ne s’agit plus de décomposer les structures de l’ADN en ses éléments les plus intimes, mais au contraire de saisir la part immatérielle de son chiffre pour le déchiffrer... Le programme génétique doit désormais s’interpréter comme un code capable de convertir une chimie en syntaxe. La métaphore du « Livre de la vie » n’a donc jamais suscité autant de questions : d’où provient le code ? Existe-t-il un Programmateur ? L’information est-elle finalisée ? La biologie qui la première a utilisé ces termes voudrait aujourd’hui les reléguer dans le champ de la métaphore et ne pas leur attribuer un sens symbolique. Surtout pas de programme, ni de programmateur, ni de sens, mais le hasard. La question est d’importance : s'agit-il d'une métaphore ou d'une réalité plus profonde ? G.Bénichou montre que les notions de programme, de code, de message héréditaire désignent une réalité objective : celle d’un langage inscrit dans la matière vivante renfermant une signification. Cette notion d'information génétique offre une nouvelle relation entre la matière et le sens, entre le corps et l'esprit, scellant la réconciliation du matérialisme et du spiritualisme.
De la liberté
Se pose alors la question de la liberté : si la vie nous programme, où loger notre liberté ? Et à l’inverse : la technique nous autorise-t-elle à programmer la vie ? Dès 1892 Charles Richet, prix Nobel de Médecine propose sa vision du futur. Vers l’an 2000 écrit-il : « quand on connaîtra bien les lois de l’hérédité et leurs applications pratiques (...) on ne se contentera pas de perfectionner les lapins et les pigeons, on essayera de perfectionner les hommes. Il faudra alors préparer les bases d’une sorte de sélection artificielle, par l’effet de laquelle les hommes deviendront plus forts, plus beaux, plus
intelligents »1. La thèse du sélectionnisme scientifique remonte à Darwin et s’est développée dans son entourage, Darwin écrivant lui-même « combien cette perpétuation des êtres débiles doit être nuisible à la race
humaine ». Et dès 1896, Vacher de Lapouge, afin d’étendre concrètement l’ordre sélectif dans l’ordre social prévoit le développement de « la maîtrise de la fécondation artificielle » en séparant amour, volupté, et fécondité...
Le tamisage des humains
Aujourd’hui la maîtrise, pourtant encore balbutiante de la génétique, confronte l’éthique avec elle-même. Elle se déchire entre le respect de l’humanisme et la tentation de l’eugénisme. C’est la logique de F. Crick, codécouvreur de l’ADN, prix Nobel de médecine en 1962 : « aucun enfant nouveau-né ne devrait être reconnu humain avant d’avoir passé un certain nombre de tests portant sur sa dotation génétique. S’il ne réussit pas ces tests, il perd son droit à la vie ». Diagnostic prénatal, puis diagnostic pré-implantatoire : des pratiques qui entraînent la médecine vers le tamisage des humains...
Le Quotient génétique
En introduisant le nouveau concept de Quotient génétique, le dernier chapitre examine l’avènement d’un eugénisme médicalement assisté. Comme pour le Quotient intellectuel, des tests pourraient bientôt mesurer les performances et les qualités du génome. L’auteur montre que les progrès réalisés par la biologie matérialiste ont ainsi contribué à matérialiser l’homme lui-même, à le réduire à son génome. Il ne s’agirait plus d’un eugénisme
d’Etat, tyrannique et violent, mais d’un eugénisme privé, légal et librement consenti, s’inscrivant dans la sphère du projet parental. Et pour se masquer la vérité, la médecine se laisse tenter par la duplicité d’un discours tronqué par le nettoyage des mots. Ces « sautillements linguistiques -apparemment innocents- se situent à des endroits stratégiques du discours».
Ainsi l’embryon humain est devenu « personne humaine potentielle » puis « pré-embryon », « amas de cellules dépourvu de sens », « presque
rien »2 et plus récemment « artéfact de laboratoire »3. Comme on préfère parler de diagnostic plutôt que de dépistage, de prévention plutôt que d’élimination, en particulier des trisomiques...
Pourtant, nous rappelle l’auteur « toute attitude adoptée envers l’embryon humain est porteuse de légitimations d’attitudes analogues envers la personne
humaine ». « Le respect de l’humanité est un et indivisible. »
Vers une science éthique
Enfin, l’auteur refuse de présenter le débat de façon dichotomique, comme s'il fallait choisir entre deux options exclusives : ou bien le progrès de la science, ou bien le respect de l'homme. Il présente les véritables espoirs thérapeutiques de la médecine du XXIè siècle pour soigner l'homme sans l'avilir. Ces perspectives thérapeutiques sont nombreuses, il nous appartient de les développer sans renier notre humanité...
1 - Charles Richet, Dans cent ans, La Revue scientifique, mars 1892
2 - René Frydman, Dieu, la médecine et l’embryon, Paris, Odile Jacob, 1997
3- Henri Atlan, La Science est-elle inhumaine ? Paris, Bayard 2002
Ref : Le Chiffre de la vie, Grégory Bénichou, Seuil, 2002. G. Benichou est docteur en philosophie et docteur en pharmacie, diplômé de l’ESSEC, il y enseigne au sein de la chaire Santé.
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