Vincent Lambert : Pour le Pr Xavier Ducrocq, « toutes les conditions sont réunies pour qu’on arrête l’alimentation et l’hydratation »


La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a prononcé vendredi 5 juin 2015 un arrêt dans lequel elle valide l’arrêt de l’alimentation et de l’hydratation de Vincent Lambert. Gènéthique a recueilli les réactions du Pr Xavier Ducrocq, neurologue au CHU de Nancy et conseil médical des parents de Vincent Lambert.

 

Gènéthique : Comment réagissez-vous à l’arrêt prononcé par la Cour européenne des droits de l’homme concernant Vincent Lambert ?

Pr Xavier Ducrocq : Je suis en colère et je suis dans l’incompréhension. J’ai l’impression que les arguments de bon sens que nous avons avancé à la fois sur l’état de Vincent et sur la décision du Conseil d’Etat, n’ont pas été entendus. Et finalement, nous arrivons à l’arrêt de la CEDH auquel je ne m’attendais absolument pas.

 

G : Que va-t-il se passer pour Vincent ?

XD : L’état de Vincent est stable, il n’est pas malade, il est sévèrement handicapé mais son état médical est stabilisé. Simplement, il requiert des soins qui lui sont refusés depuis des mois.

J’ai souligné les progrès de la déglutition qui n’ont pas appelé la rééducation orthophonique  qui permettrait à Vincent d’avoir une alimentation orale. Il faut essayer et ça n’a jamais été fait. Je suis personnellement persuadé qu’il serait en mesure de reprendre une alimentation orale. D’un point de vue simplement médical, c’est scandaleux. Tout comme le fait de ne pas lui donner de kinésithérapie de soutien. Les appels réitérés dans ces domaines, n’ont jamais été suivis d’effets. Il ne reçoit pas les soins appropriés à son état et je ne comprends pas, ça n’émeut personne. Et surtout, vous ne trouverez pas de kiné ou d’orthophoniste pour vous dire que ce type de soin est de l’acharnement thérapeutique.

 

G : Que craignez-vous ?

XD : Ma crainte est liée à la très grande pression qui est faite sur l’équipe médicale pour que la sentence soit exécutée, pour que soit mis en œuvre, ce qui a déjà été tenté, l’arrêt de l’alimentation et de l’hydratation artificielles. La ministre de la santé s’est elle-même exprimée dans ce sens. La femme de Vincent, son neveu, l’équipe médicale sont d’accord. Les médecins qui faisaient partie de l’équipe du docteur Kariger, les médecins qui ont tenté par deux fois d’arrêter l’alimentation et l’hydratation de Vincent sont toujours là. La procédure est déjà bien entamée. Il faut certes informer la famille, mais en dernier recours, c’est le médecin qui endosse la décision. Toutes les conditions sont réunies pour qu’on arrête. Il est très probable que l’arrêt de l’alimentation et de la nutrition se double d’une sédation et sans doute d’une sédation très profonde pour que « les choses » ne traînent pas. Et on dira que ce n’est pas de l’euthanasie ? Ces propos sont d’une grande hypocrisie.

Par ailleurs, le directeur du CHU est nommé par le gouvernement. Dans ce contexte de très fortes  pressions, peut-il faire valoir une clause de conscience ? Le voudra-t-il seulement ?

 

G : Pourtant, le transfert de Vincent Lambert dans une autre unité de soin a été évoqué, pensez-vous que ce soit possible ?

XD : Je ne vois pas un transfert possible, même si je l’appelle de toutes mes forces. Je partage l’étonnement des 5 juges dissidents qui ne comprennent pas pourquoi on refuse de le transférer ! Vincent  est aujourd’hui incarcéré dans sa chambre, il est la propriété de l’hôpital et de l’Etat ! S’il pouvait y avoir un sursaut des médecins ! Mais où trouver une tribune ?

 

G : Est-ce que vous craignez des conséquences pour d’autres personnes handicapées en état pauci-relationnel comme l’est Vincent ?

XD : Il y a déjà eu un précédent avec Hervé Pierra. Ses parents ont demandé à l’équipe médicale d’arrêter l’hydratation et l’alimentation alors que l’équipe médicale s’y opposait. Il est mort dans d’affreuses convulsions. C’est pour cette raison que Vincent sera sous sédation pour éviter toutes manifestions liée à la déshydratation. Mais il n’y avait pas eu de décision de justice.

Désormais, dès qu’un proche dira : « Il n’aurait pas voulu vivre ça », l’alimentation et l’hydratation pourront être arrêtées. Mais qui, bien portant, voudrait terminer sa vie dans un état de grand handicap, d’un cancer ou atteint de n’importe quelle autre pathologie ?

Les propos de Vincent ont été rapportés, variablement d’ailleurs, par son épouse. Pour une peine capitale, c’est un peu léger. Et malheureusement, on ne peut pas savoir ce que pense Vincent.

Le juge maltais de la CEDH avait demandé en janvier si Vincent manifestait des signes de souffrances, de souffrances insupportables ? Non. Actuellement, Vincent ne montre aucun signe de souffrance. Le seul élément qui le condamne, c’est « qu’il n’aurait pas voulu vivre ça ».

Même s’il n’est pas question de généraliser aux 1700 patients pauci-relationnel de France, la porte est grande ouverte. C’est comme si on mettait le loup dans la bergerie en disant : « Il est gentil, il ne va pas manger les moutons ». Il faudrait être extrêmement naïf ! Cet avis va nécessairement faire jurisprudence bien que le Conseil d’Etat le démente.

Nous sommes confrontés, comme je l’ai déjà dit, à une triple imposture : médicale, juridique et médiatique.

Ce qu’il faut vraiment comprendre, c’est que pour la première fois, la vie d’une personne handicapée est arrêtée, en toute légalité. Les plus hautes instances juridiques nationales et européennes, sous couvert d’avis d’experts médicaux, prononcent un arrêt de mort, dans la plus grande incertitude concernant son niveau de conscience (avis d’experts divergents), sa réelle volonté (non écrite, avis des proches divergents), sans aucune unanimité à quelque niveau que ce soit et ce après l’avoir privé près de 3 ans des soins normalement requis par son état. Ce n’est pas qu’une famille qui y perd son unité, toujours fragile, c’est tout un corps professionnel (soignant et juridique), c’est toute une société.