Utérus artificiel : mythe ou réalité ?


Bien qu’elle semble encore relever de la science-fiction, l’idée pourtant se concrétise doucement. L’Institut Européen de Bioéthique fait le point sur la question dans un dossier consacré à ce thème et met en garde sur les problématiques éthiques qui en découleront. 

 

Partiel ou total ?

 

Quand on parle d’utérus artificiel aujourd’hui, il y a deux idées. La première est celle d’un utérus « partiel » ou « tardif » qui permettrait aux grands prématurés de terminer leur croissance dans une « sorte de couveuse très sophistiquée ». L’autre idée est d’envisager le développement d’un bébé en dehors du corps de la femme dans un incubateur à partir d’un embryon obtenu par FIV, c’est l’utérus artificiel « total ». En 1923, le généticien John B.S. Haldane avait inventé le terme d’ « ectogenèse ».

 

L’objectif de cet utérus est de reproduire les fonctions de l’utérus maternel en apportant tous les besoins matériels nécessaires au développement de l’enfant. Dans le cas d’un utérus artificiel partiel, l’enfant serait placé dans un « Biobag », une poche en plastique remplie d’un liquide amniotique de synthèse. Les échanges sanguins, la nutrition et l’oxygène seraient assurés par une machine reliée au cordon ombilical (cf. Utérus ou placenta artificiel ? Des recherches qui remontent aux années 1950Des agneaux extrêmement prématurés maintenus en vie dans un « utérus artificiel »).

 

Aujourd’hui, un enfant est prématuré s’il nait avant 37 semaines d’aménorrhée. Avant 28 semaines d’aménorrhée, on parle d’une prématurité extrême. En Europe, un nourrisson a survécu suite à un accouchement à 23 semaines et 5 jours d’aménorrhée. Les prématurés peuvent survivre de plus en plus tôt (cf. Nouveau-nés prématurés : des bébés viables de plus en plus tôt ; Bébés prématurés : des chances de survie dès 22 semaines), cependant, la mortalité des grands prématurés reste importante. Cet utérus artificiel « partiel » donne l’espoir de sauver plus d’enfants et de leur garantir une meilleure santé, sans pour autant repousser la limite de la viabilité.

 

En parallèle, s’ajoute un allongement de la durée de survie des embryons in vitro avant leur implantation dans l’utérus de la mère. Certains pays européens ont fixé, à ce jour, cette limite à 14 jours. Sur 9 mois de grossesse, il est donc possible de réduire à 5 mois, pour le bébé, le temps passé in vivo. 

 

Le point de vue de la science, du droit, de l’éthique

 

D’un point de vue scientifique, « une ectogenèse complète reste techniquement impossible ». « L’utérus artificiel partiel, quant à lui, n’est peut-être pas si loin d’être fonctionnel ».

 

D’un point de vue juridique, il n’y a pas de limite posée pour la réanimation d’un grand prématuré. En faut-il une ? Les progrès médicaux ne cessent de repousser la limite de viabilité. Les parents peuvent se retrouver devant un dilemme complexe et l’utérus artificiel ne fera qu’accentuer ce dilemme. Quel statut aura le fœtus placé dans un « Biobag » ? Est-ce que ce pourrait enfin être l’occasion de reconnaître que dès la conception, le fœtus est un nouveau-né ?

 

D’autre part, au Royaume-Uni comme aux Pays-Bas, un avortement sans raison médicale se justifie par rapport à la viabilité du fœtus. Avec un fœtus viable à tous les stades de la gestation, le seuil légal serait donc remis en cause par l’utérus artificiel. L’argument de ceux qui considèrent aujourd’hui qu’un fœtus n’est pas un être humain tant qu’il n’est pas viable ne sera plus opposable.

 

En même temps, il n’est pas difficile d’imaginer que les embryons et fœtus, sortis de la protection du ventre maternel, soient toujours plus considérés et utilisés comme des matériaux de laboratoire.

D’un point de vue éthique, l’utérus artificiel « partiel » ne peut pas être considéré comme une couveuse traditionnelle puisque l’objectif est de répliquer l’environnement intra utérin, afin de mener un fœtus à maturité comme s’il se trouvait toujours dans le ventre sa mère. Est-on alors dans un cas d’acharnement thérapeutique ? Dans une situation où la mère rencontre des problèmes médicaux sérieux, est-ce éthique de transférer le fœtus en cours de grossesse dans un utérus artificiel ? N’est-ce pas la porte ouverte à des dérives pour des raisons non médicales de confort voire professionnelles ?

 

Des liens fragilisés entre mère et enfant ?

 

En ce qui concerne l’utérus artificiel « total », « techniquement pas réalisable ni réaliste à ce jour », le lien grossesse/gestation serait rompu. Il serait alors possible d’avoir un enfant sans recourir à une GPA. L’étape ultime de l’émancipation de la femme pour certains. C’est en fait la femme qui est un peu plus dépouillée de sa caractéristique, une négation de sa nature profonde, une suppression de la maternité au profit de la « parentalité ».

 

L’enfant durant la grossesse perçoit beaucoup de choses extérieures. Un lien particulier se crée entre lui et sa mère. « D’une part la mère « initie » l’enfant au monde via ses propres émotions et réactions, et d’autre part, sentant l’enfant vivre et grandir en elle, la femme devient mère en s’attachant ainsi à l’enfant. » Quels seront alors les conséquences pour l’enfant privé des neufs mois de « symbiose avec sa mère » ?

 

Les indications thérapeutiques de cette nouvelle technologie seraient réelles « mais personne n’est dupe ». C’est aussi la porte ouverte à « une machine qui aliène la gestation des humains et sclérose encore davantage le développement de la vie ».

 

Si le sujet de l’utérus artificiel n’est pas à l’ordre du jour de la révision de loi de bioéthique en France, il convient de se pencher sur cette question avant que l’avancée scientifique ne dicte la loi. Qu’est-ce que nous voulons ? Voilà la question à se poser avant d’être influencé par ce qu’il sera possible de faire.