Projet de loi de bioéthique et recherche sur l'embryon : des effets d'annonce


La Commission spéciale bioéthique du Sénat poursuit ses auditions, et abordait ce jeudi la question de la recherche sur l’embryon. Fidèles à la ligne des chercheurs français du domaine, les deux personnalités entendues n’ont pas manqué de relayer idées reçues et effets d’annonce : des propos à prendre avec précaution.

 

Ce jeudi matin, Marc Peschanski [1]et Cécile Martinat[2] étaient auditionnés par la Commission spéciale bioéthique du Sénat, dans le cadre de la révision de la loi de bioéthique en cours. Leur sujet : la recherche sur les cellules souches embryonnaires, qu’ils pratiquent depuis plus de 15 ans. Satisfaits pour une part des mesures contenues dans la « petite loi » votée en première lecture à l’Assemblée, ils insistent sur la nécessité de penser non plus en termes de « recherche » mais d’anticipation de l’étape suivante : l’industrialisation de la production des cellules souches embryonnaires humaines (CSEh).

 

Les arguments sont ressassés, mais les chercheurs parlent ici à un auditoire qui semble conquis. Les sourires entendus de la rapporteure Corinne Imbert et les encouragements de son homonyme Bernard Jomier ne laissent pas de doutes quant à leurs positions sur la question. Plusieurs points alertent toutefois l’auditeur averti.

 

Une annonce timide

Marc Peschanski annonce, sans grandes pompes, un second essai clinique mené en France à partir de cellules souches embryonnaires humaines. La pathologie visée est la rétinite pigmentaire. Deux patients se sont déjà vus « implanter » un patch de cellules rétiniennes obtenues à partir de cellules souches embryonnaires humaines ; ils seront suivis par dix autres au cours de l’année. Des expériences dont le coût s’élève à 1,5 millions d’euros, fournis en partie par le Téléthon[3]. Cet essai mené par Christine Monville, est en fait annoncé depuis plusieurs années[4]. Autorisé en janvier dernier, il a débuté au mois d’août et s’étendra sur deux ans. Où l’on s’étonne, à l’inverse de l’essai Menasché[5], du peu de publicité réalisé autour de cet essai : embarras, manque de conviction ou peur d’agir au grand jour ?

 

Cet essai est invoqué comme un prétexte : « Nous avions promis que les cellules souches embryonnaires humaines mèneraient au progrès thérapeutique, nous tenons parole puisque nous en arrivons à mener un deuxième essai clinique », semble dire Marc Pechanski. Mais c’est omettre que le premier n’a pas donné de traitement pour l’insuffisance cardiaque, et s’avancer sur les résultats du second. Sans compter les faibles résultats obtenus à l’international avec ces cellules souches embryonnaires humaines : seuls trois essais ont été menés à terme, et aucun n’a obtenu de résultats permettant une application clinique concrète. Une réalité différente de celle à laquelle veulent faire croire les deux chercheurs qui parlent pour l’un d’une « vingtaine d’essais cliniques en cours » quand l’autre porte ce chiffre à « quarante-deux ».

 

Un paradoxe évident

Concernant les alternatives à la recherche sur les cellules souches embryonnaires humaines, Cécile Martinat rejette d’emblée les cellules iPS. Découvertes en 2006, ces cellules ont les mêmes capacités que les CSEh[6], mais les chercheurs français s’obstinent à relativiser leur potentiel. Marc Peschanski ne fait pas exception et va même jusqu’à comparer la différence qu’il voit entre iPS et CSEh à celle séparant le maïs transgénique du maïs bio. « La nature se débrouille mieux qu’une modification du vivant », affirme-t-il dans le but de discréditer les iPS. Mais sans transition et avec aplomb, il s’enthousiasme quelques minutes plus tard du potentiel de CRISPR, outil de modification du génome par excellence. La « modification du vivant » ne le rebuterait-il que lorsqu’elle s’oppose à la recherche sur les cellules souches embryonnaires humaines ?

 

Si les cellules iPS sont effectivement obtenues par reprogrammation génétique de cellules somatiques adultes, elles sont une alternative aujourd’hui incontestable en matière de modélisation de pathologie et de criblage de médicaments. En outre, elles ont fait l’objet d’essais cliniques rapidement après leur découverte, ce qui démontre leur potentiel en thérapie cellulaire. Et comme le rapportait en 2017 l’Académie de médecine, « du seul fait de leur production illimitée et de l’absence de questionnement éthique que pose l’utilisation des cellules embryonnaires, elles sont pratiquement les seules à pouvoir être utilisées comme matériel de base dans l’industrie ». Une parole forte que l’on regrette de ne pas entendre au cours des auditions des sénateurs, qui ne tarderont pourtant pas à inviter les industriels à leur table.

 

Un effet d’annonce éculé

Sans ciller, Marc Pechanski, devenu un spécialiste des effets d’annonce, parle d’un résultat obtenu en octobre 2018 par les équipes d’ISTEM, et rabâché depuis sa publication : le repositionnement de la Metformine, antidiabétique connu, dans le traitement de la maladie de Steiner, suite aux travaux sur des cellules souches embryonnaires humaines prélevées sur des embryons issus du diagnostic préimplantatoire de cette pathologie. Des résultats présentés avec enthousiasme, mais qui doivent être relativisés, car ils auraient pu être obtenus à partir d’autres types de cellules souches.

 

L’industrialisation de la production de CSEh, des enjeux financiers puissants

Enfin, Marc Pechanski, directeur scientifique d’ISTEM, revient à plusieurs reprises lors de l’audition sur l’enjeu d’industrialisation de la production de cellules souches embryonnaires humaines. « La loi doit anticiper » cette étape assène-t-il, c’est « pour demain » et la France est « déjà en retard » sur l’Angleterre, pays connu pour ses positions transgressives dans ce domaine. « Il ne faut pas rater ce virage industriel », martèle-t-il, il faut auditionner les industriels impliqués se permet-il d’ordonner aux sénateurs. Pourquoi une telle insistance ? Sans doute les enjeux financiers reliant ISTEM et l’industrie pharmaceutique n’y sont pas étrangers. Des conflits d’intérêts qu’il serait nécessaire d’expertiser, comme le demandait déjà Jacques Testart lors de la révision de la loi de bioéthique de 2011.

« La recherche doit être libre », s’exclame en cours d’audition Marc Pechanski, regrettant que depuis la première loi de bioéthique en 1994, certains domaines lui soit interdits. Un cri qui n’effraie pas les sénateurs, et laisse craindre le pire pour la révision de la loi de bioéthique en cours.

 


[1] Directeur scientifique de l’Institut des cellules souches pour le traitement et l’étude des maladies monogéniques (ISTEM)

[2] Présidente de la société française de recherche sur les cellules souches (FSSCR)

[3] Cf. Jacques Testart : « Le Téléthon, c’est quelque chose qui me choque beaucoup »

[4] Cf. Annonce d’un nouvel essai clinique français à base de cellules souches embryonnaires humaines (2016) ; Un second essai clinique français à base de cellules souches embryonnaires humaines (2017)

[5] Premier essai français mené avec des cellules souches embryonnaires humaines ; il portait sur l’insuffisance cardiaque sévère. Six patients ont reçu un patch de cellules cardiaques issues de CSEh. L’essai a été stoppé et le professeur Menasché a décidé de s’orienter vers une autre voie de recherche où les iPS auraient toute leur place. Il avait pourtant été fortement médiatisé et est encore largement utilisé pour justifier de la recherche sur les CSEh.

[6] la pluripotence, l’autorenouvellement, la prolifération