Philippine, la force d'une vie fragile – Sophie Chevillard-Lutz


La vie comme un défi

 

"Le médecin qui pratique l'échographie, une femme, semble contrarié :

- Il y a un problème. Je comprends immédiatement et comme instinctivement que c'est grave, et je m'entends dire :

- Il va mourir ? (Pourquoi ai-je parlé tout de suite de la mort ?)

 - Oui." Le médecin explique délicatement que l'enfant a une malformation cérébrale qui compromet sa vie.

 

Avec émotion Sophie, maman d'une petite fille lourdement handicapée qui ne devait pas vivre et qui aujourd'hui a sept ans, nous fait pénétrer dans le monde clos d'un cabinet médical où se jouent tant de mystères humains. Les questions de Sophie et Damien son mari, s'enchainent. Et l'échographiste comprend alors qu'ils veulent "garder" l'enfant. Désarçonnée par cette décision, elle initie un étrange dialogue avec les parents, en état de choc. "Non", ce n'est pas d'abord par conviction religieuse mais par simple réflexe d'humanité, "c'est une réaction de parents", répond Sophie. "Non", ils ne jugent pas les autres en disant cela, comment le pourraient-ils d'ailleurs, eux qui n'ont vraiment pas la tête à philosopher en cet instant de choc ? L'esprit de Sophie navigue en d'autres eaux, entre mille et une questions sur l'enfant, sa souffrance, sa vie, sa mort, leur angoisse de parents.

 

Ainsi débute la maternité blessée de Sophie. Vivre sa maternité en commençant un travail de deuil... "C'est un sentiment très étrange de vivre sans cesse avec cette menace de mort, alors que je sens mon bébé bien vivant en moi." "Aimer dans l'urgence." "Je sais que c'est tout cela qu'il faut vivre sans rien rejeter, ni la douleur, ni la douceur, ni l'amour. Je suis à ma place." Puis la naissance vient balayer les plus sombres prévisions sur l'accouchement. "Me voilà envahie par la joie d'avoir donné la vie et non la mort." A cette joie succède l'apprentissage de l'accueil du handicap pour elle-même et son mari, et pour l'équipe médicale, puis le retour inespéré à la maison, avec Philippine dans les bras, bien vivante.

 

La vie appelle la vie

 

Les parents sont projetés aux limites de la vie et de son sens. Comme si Philippine pressait le cœur de ses parents pour en extraire le sang et l'eau. "Avec Philippine nous sommes aux limites de la vie. (...) Je m'interroge sur le sens de sa vie mais aussi sur le sens de ma vie." "Rester extérieur à Philippine, c'est la renvoyer vers la mort et le néant. Entrer en contact avec elle, c'est au contraire l'inscrire dans sa vie et dans la mienne."

 

Remises en question

 

Rien de ce qui n'est pas vrai ne résiste, jusqu'aux convictions les plus intimes. "Quel est le sens de sa vie ? Elle ne sert apparemment à rien. Mais moi, finalement, est-ce que je sers à quelque chose ?" "Y- a-t-il des vies au rabais ?" "Pourquoi n'ai-je pas voulu " interrompre la grossesse" ?" "Quelles étaient mes raisons ?"

 

L'auteur aborde les questions qui l'habitent depuis sept années.

- Remise en question intellectuelle et philosophique d'abord : sur quoi reposent l'humanité et la dignité de Philippine ?

- Remise en question psychologique ensuite : comment panser les blessures des parents, du couple, de la fratrie ?

- Remise en question spirituelle enfin : quel sens donner à la souffrance ? La vie de Philippine est un mystère. "Pendant la grossesse et ce temps d'attente si douloureux, ma foi se concentre sur Jésus crucifié." "Je n'arrive pas à prier autrement, je regarde simplement le Crucifié qui dit "pourquoi ?"" Sophie s'accroche : essayer de couper la souffrance du mal, pour ne pas se laisser entraîner dans une spirale destructrice.

 

Unité intérieure

 

Sans catastrophisme ni angélisme, Sophie regarde en face les sept années écoulées avec les moments de joie ou de souffrance, l'expérience de la solidarité et de l'incompréhension, les combats du quotidien et ceux plus politiques (arrêt Perruche). Délicatement elle effeuille ses souvenirs et ses émotions, pour en dégager le sens. Plus qu'un témoignage, c'est le récit offert avec pudeur de son aventure intérieure, où la force profonde l'emporte sur la peur. Le lecteur ne pourra rester insensible à cette expérience de vérité où se révèle avec talent une exceptionnelle unité de l'intelligence, du cœur et de l'âme. 

 

Philippine, la force d'une vie fragile, Sophie Chevillard-Lutz, ed.de l’Emmanuel, février 2007