« Ma femme a décidé d’avorter » : une émission rare, un replay censuré ?


Le 12 mars dernier, « Toute une histoire », une émission diffusée sur France 2, abordait le sujet épineux de l’avortement « vu par les hommes » : « Ma femme a décidé d’avorter ». Un « sujet assez tabou finalement », comme le reconnait elle-même la présentatrice, Sophie Davant, au cours de l’émission. Et de fait, après deux pauses publicitaires, le replay qui vous est proposé sur le site de « Toute une histoire » ne correspond pas à l’émission. Si vous tomber par hasard sur le lien de l’émission, vous apprendrez que vous ne pouvez la regarder, pour des raisons de droits d’auteur. L’émission, qui est encore visible en Suisse par exemple, aurait-elle été délibérément censurée ?

 

Que contenait cette émission ? Gènéthique a pu la regarder et vous en donne les grandes lignes. Trois hommes, Patrice, Antoine qui, pour préserver ceux qui sont concernés par son histoire a choisi de témoigner de façon anonyme, et Michel, racontent chacun la façon dont ils ont vécu l’avortement de leur compagne et les conséquences de cet évènement sur leur propre vie, parce que « L’avortement, ce n’est pas qu’une question de femme ».

 

Focus sur Patrice qui garde toujours sur lui la photo de l’échographie du bébé qui a été avorté : « J’ai vu son cœur battre et voilà, ça m’a ému ». Patrice est dépressif. Aujourd’hui, il se dit « détruit. J’arrive pas à remonter la pente. Parce que c’est quand même une vie. C’est quand même quelque chose de terrifiant ». Frédérique Farrigou, la psychologue de couple qui réagit tout au long de l’émission, va lui expliquer que sans doute, il est allé trop vite, il ne connaissait sa compagne que depuis trois semaines, que leur désir d’enfant n’était sans doute pas au même niveau… mais Michel, qui témoigne plus tard, s’adresse à lui : « Avec mon épouse, nous sommes retournées quelques années après au Planning familial pour dire comment on allait mal après l’avortement. Elle nous a expliqué gentiment que nous avions probablement des prédispositions défavorables. Et on était bien embarrassé parce que personne ne s’était préoccupé de savoir si on avait des prédispositions défavorables avant, et elle nous renvoyait ça après. (…) Et moi j’aimerais dire que je suis en deuil avec vous. Et que j’aurais aimé connaître ce bébé. Parce que je crois que Patrice, il nous parle de cet enfant qu’il n’a pas eu. Même si le contexte est défavorable, même s’il a eu une attitude immature ou tout ce qu’on peut lui reprocher, moi j’aurais aimé le connaître cet enfant. Et il me manque à moi aussi. »

 

Antoine raconte à son tour qu’il est tombé follement amoureux d’une fille dont il ne voit que « le haut de la coiffure ». Il avait 16 ans, c’était « juste après la rentrée scolaire ». Avec son amie, ils vivent depuis 3 ans ensemble quand : « Un beau jour, elle a commencé à protester contre la pilule parce que ça la dérangeait, elle sentait des effets, et donc, elle a décidé de se fier à la méthode des dates ». Antoine n’est pas inquiet : « A l’époque, pour moi, les choses étaient très simples. On nous disait, on entendait partout ‘l’embryon c’est rien’, allez hop, on l’élimine. On rentre dans une salle, on en sort, c’est terminé. Je pensais que franchement, l’inconvénient de cette intervention, c’était l’anesthésie. Il y avait un peu de sang, c’est tout, mais c’est comme une opération… » Il n’imagine pas un seul instant les conséquences de ce geste. Aussi, quand sa compagne tombe enceinte, l’avortement est une évidence. Pourtant, quand il la retrouve à la clinique : « Elle était dans un état inquiet. Elle n’allait pas bien. Je sentais qu’elle me reprochait quelque chose. C’était pas comme j’avais prévu. C’était pas aussi anodin. » Un an après ils se séparent. Antoine refait sa vie : « Seulement, ce que je ne réalisais pas, c’est que je ne retomberai jamais amoureux. Parce que je suis toujours amoureux d’elle. Complètement ».

 

Il lui faudra du temps pour comprendre ce qui s’est passé : « Quand j’ai eu mes enfants, il y a eu tout ce cheminement : voilà, il est dans le ventre, il est tout petit, il y a son cœur qui bat… On prend conscience que l’enfant, c’est pas simplement quand il est dans le berceau », et jusqu’à cette expérience douloureuse : « Un jour, il m’est tombé l’idée que s’il n’y avait pas eu cette IVG, à côté de moi, il y aurait une personne qui aurait 20 ans. Et qui serait là. Et qui n’est pas là. Et aujourd’hui, elle aurait trente ans. Et elle n’est pas parmi nous. Pourquoi ? Pourquoi est-ce qu’on l’a empêchée de venir ? »

 

Jamais agressif, comme parlant d’évidence, il multiplie les prises de conscience : « On ne sait rien de la sexualité. Parce que ce qu’on dit être l’éducation sexuelle, c’est ce qui se passe au lit, et puis le bout de caoutchouc, les contraceptions, les MST. Voilà. Ça, en 5 minutes, vous avez tout expliqué. Mais ce n’est pas ça la sexualité. La sexualité ça devrait s’apprendre dès tout petit. Bon pas ce qui se passe au lit évidemment. Mais il y a des petits garçons, il y a des petites filles, on réagit de façon différente. On n’est pas pareils. On se respecte, on communique de façon différente. (…) Et plus on grandit, plus on devrait expliquer aux enfants : ‘Voilà comment vous allez construire votre vie. Si vous allez vivre avec une femme vous allez fonder une famille. Il va falloir avoir la notion d’engagement, de fidélité, d’amour, de responsabilité… Et puis savoir tout ce qui nous attend dans une vie de couple et dans une vie de famille. Le rôle de l’homme, le rôle de la femme…’ » et il ajoute : « Dans la relation amoureuse on va trop vite. On va trop vite dans le rapport sexuel. Parce qu’en réalité, on met un peu la charrue avant les bœufs. Quand on accomplit l’acte sexuel, il y a des choses qu’on ne peut plus refaire. On ne peut plus aller en arrière. Il faut faire connaissance… »

 

Quand Michel prend la parole, il raconte l’ingérence de beaux parents qui étaient « tout à fait favorables à ce que nous établissions une relation. (…) Sa maman en particulier qui souhaitait qu’elle fasse ses expériences sexuelles dans les grandes largeurs », mais qui, en même temps, interdisait à sa fille d’avoir un enfant avant la fin de ses études. Quand l’enfant d’annonce, Michel se tourne vers sa propre mère : « Surtout t’emballes pas, c’est une histoire de femmes. Laisse la faire son choix et puis accepte son choix quel qu’il soit. » Et Michel a accompagné celle qui deviendrait sa femme : « Personne ne s’est inquiété de savoir si elle était sous pression. Personne ne m’a demandé mon avis. Les médecins en particulier m’ont mal reçu. Il y en a un qui ne m’a pas reçu du tout et puis un autre qui m’a dit que je n’avais rien à faire là. J’avais complètement un sentiment d’impuissance ». Et il laisse faire : « Mon souvenir, c’est qu’il y a une porte qui se ferme, et puis elle est derrière toute seule. Je suis très culpabilisé à l’idée de me dire ‘mais si j’avais dis devant cette porte : Stop, stop ! On arrête ça !’ Mais je n’ai pas été capable de faire ça ». Il la retrouve après l’avortement : « Elle était recroquevillée dans son lit d’hôpital. Ça m’a fait penser à une forme fœtale. Je l’ai trouvée toute petite, toute abandonnée. Il y avait des odeurs de formol. J’étais dans une histoire qui n’était pas la mienne. Je ne comprenais pas ce que je faisais là, je ne comprenais pas pourquoi notre amour nous conduisait à une situation aussi sordide. Et là, j’ai eu une émotion que je n’avais jamais eue avant : un sentiment de répulsion. »

 

Leur relation bat de l’aile un moment, et puis ils se retrouvent, décident de se marier. Ils s’éloignent de leurs familles. Quand un nouvel enfant s’annonce, sa femme n’a toujours pas terminé ses études. Elle les arrête et ils gardent l’enfant : « A la naissance de notre première fille, née vivante après cet avortement, il y a eu des grosses complications sur sa santé. J’ai cru que j’allais la perdre. Et je suis ressorti de cette clinique dans le même état qu’après l’avortement. En disant mais ‘qu’est ce qui arrive ? Pourquoi on ne nous a pas prévenus qu’il y avait des risques pareils ?’ Parce que pour le gynéco, ça ne faisait aucun doute, c’était une des conséquences de l‘IVG. Et là, ça m’a remis dans un état de désespérance et d’impuissance. Et ça s’est reproduit pour la deuxième naissance. Et pour la troisième, le diagnostic était très mauvais. Et on a recommencé à plonger dans cette histoire. Ça nous a poursuivis au travers de ces difficultés sur la santé de mon épouse. » Ils auront 5 enfants : « On a eu un vrai cadeau de la vie : à la naissance de la troisième le placenta est venu tout seul, à la surprise de toute l’équipe médicale ».

 

Une émission rare, qu’on aurait aimé revoir.