Le Pr René Frydman auditionné sur la PMA : l’enjeu majeur est la recherche sur l’embryon


Le Pr René Frydman, gynécologue et obstétricien à l’origine de la naissance d’Amandine, premier « bébé-éprouvette » français, a répondu hier aux questions de la Commission spéciale Bioéthique de l’Assemblée nationale. Plus que la PMA pour toutes, le professeur s’est prononcé sur la technique elle-même souhaitant encore étendre le cadre de la recherche sur l’embryon.

 

Dès le début de l’audition, le professeur Frydman fait remarquer que la grande question concernant l’AMP concerne d’abord le taux de succès de la technique « quelle que soit l’extension qui peut être proposée ». Aujourd’hui, il n’est que de 20%. Un couple sur deux n’aura pas d’enfant. Il cite les chiffres de 2016 de l’ABM[1] : sur 300 000 embryons seulement la moitié est "apte à être transférée" et seuls 16,5% d’entre eux conduiront à la naissance d’enfants vivants.

 

Du diagnostic préimplantatoire à la recherche sur l’embryon ?

 

Il souligne la perte « énorme » que représente la méthode de conception, expliquant que c’est « notre préoccupation et celle des années à venir ». Il regrette de pratiquer une très « mauvaise médecine » : 60% des embryons implantés ne vont pas se développer et 80% si la femme est plus âgée. « Si on choisit des embryons à haut potentiel, on aura de meilleurs résultats ». Mauvaise médecine assurément, car elle ne vise ni à soigner, ni à guérir, pas même de l’infertilité, mais à servir les intérêts de ce qui est devenu le marché et même l’industrie de la procréation. Cependant, l’obstétricien poursuit. Pour lui, il est donc nécessaire d’avoir des connaissances pour « arrêter de poser des gestes inutiles », c’est-à-dire d’implanter des embryons qui ne se développeront pas. Il demande qu’il soit possible, non pas de généraliser l’évaluation des embryons, mais de permettre à un certain nombre de couples à risque de bénéficier d’une évaluation : les femmes âgées, les femmes en échecs réguliers. Si on permet la « recherche sur les embryons qui vont être implantés », l’impact sera sur le « management des patientes », mais « pas sur les résultats ». Il cite l’expérience, déjà évoquée à maintes reprises, d’une femme qu’il a envoyée à l’étranger pour faire analyser ses embryons, la pratique n’étant pas autorisée en France : sur 10 embryons, 9 étaient « anormaux ». Il demande que soit élargie la « recherche sur le potentiel d’exploitation » des embryons pour « déterminer leur capacité à être implantés ou non ». Cependant, ces embryons dits « anormaux » sont-ils forcément ceux qui ne s’implanteront pas ? De fait, les diagnostics prénataux qui les « détectent » sont bien souvent suivis d’avortements.

 

Toutefois, dans cette perspective, il considère que, dans le projet de loi actuel, « les deux aspects de la recherche avec et sans projet parental ne sont pas ‘suffisamment clairs’ » et souhaite que l’obstacle de la loi de 2013 qui dispose que « tout embryon ayant bénéficié de recherche ne puisse être transféré » soit levé, l’objectif étant d’ « offrir à certains couples cet examen » pour augmenter les chances de voir un embryon s’implanter, éviter d’implanter plusieurs embryons et éviter les grossesses multiples plus à risque, « même si ça n’est pas une garantie ».

 

Vers plus d’eugénisme ?

 

Sur la question de l’eugénisme, évoquée à plusieurs reprises, il explique en substance qu’aujourd’hui, en ayant recours au dépistage prénatal, toute femme enceinte peut connaître le statut de l’embryon, savoir s’il est porteur ou non de trisomie 21. 800 000 tests sont pratiqués en France chaque année. « S’il y a un eugénisme, c’est là qu’il est », conclut-il. Ainsi sélectionner les embryons avant l’implantation ne fera que prolonger des pratiques très discutables déjà établies et orchestrées par l’Etat concernant la sélection des enfants à naître.

 

Sur le fait du trop grand nombre d’embryons congelés, il explique que c’est une des « conséquences législatives » : puisque la loi interdit de détruire des embryons, ils s’accumulent. Encore une fois, il revient sur la question de la recherche : « si on avait des études sur l’embryon », on pourrait n’en transférer qu’un seul, « éviter les grossesses multiples » et ne garder que « les embryons à haut potentiel »

 

A propos de la question de l’abrogation du double DPI, c’est-à-dire de la pratique du bébé médicament qui, dans les faits, a été abandonnée, le professeur préfère « laisser les choses évoluer toutes seules »... Certains élargissements de la loi permettront-ils de reprendre cette technique dans des conditions juridiques devenues plus souples ?

 

Gamètes ou embryon ?

 

A un député qui demandait pourquoi ne pas privilégier plutôt la conservation des gamètes plutôt que celle des embryons, il explique que les résultats sont meilleurs à ce jour avec des embryons congelés. Il faut que la technique évolue encore pour qu’elle puisse atteindre les mêmes résultats. Dans ce cas, pourquoi focaliser sur l’autoconservation des ovocytes qui est une pratique lourde pour la femme (cf. Une campagne inquiétante qui banalise le don de gamètes (1/2) et Une campagne « opaque » sur les enjeux du don de gamètes (2/2)) et qui n’offre pas plus de garanties ? Le Pr Frydman a en effet rappelé tout le long de son audition l’importance d’informer la femme sur son « horloge biologique », des difficultés d’avoir des enfants après 35 ans. Il souhaite que l’Assurance maladie puisse, comme dans d’autres domaines, donner cette information, ainsi que celle concernant l’autoconservation des ovocytes, dont il ne semble pas faire de doute pour lui, qu’elle sera adoptée dans le cadre de la prochaine loi. Et c’est encore ce qui est étrange. Les débats parlementaires n’ont pas encore commencé que déjà tout semble joué. Gilles Le Gendre, le président du groupe LREM à l’Assemblée nationale ayant même tonitrué sur les ondes de France info que les députés auraient une liberté totale de vote mais que la loi serait adoptée. Drôle de monde.

 

A ceux qui soutiennent qu’il est important d’autoriser le don fléché de gamètes, c’est-à-dire qu’il soit possible de venir avec son donneur, le Pr Frydman a émis des réticences expliquant qu’en pratique, les personnes qui sont venus avec un donneur, sont toutes reparties en faisant le choix d’un donneur anonyme. S’il n’est pas pour l’interdire complétement, sur ces questions l’obstétricien a répété à maintes reprises qu’il fallait laisser aux patients la liberté de choix la plus grande : révéler ou ne pas révéler à son enfant son mode de conception, permettre à l’enfant d’accéder à son donneur ou pas… Ici encore. Cependant, il note qu’en cas de don fléché, des tensions peuvent, dans la durée, se faire jour entre donneur et receveuse, et qu’il est bon de les éviter.

 

Sur l’insémination post-mortem, il révèle que ce sont des cas rares mais qu’il est difficile de ne pas l’accepter, « surtout quand les embryons sont conçus ensemble », alors que la loi permet l’accès de la PMA aux femmes seules. Il souligne les aberrations auxquelles la loi conduirait car la femme devra choisir entre « les abandonner » ou les « détruire » pour ensuite faire appel à un donneur… Ainsi, outre la filiation, l’ouverture de la PMA va être à bien des égards un véritable casse-tête pour la justice (cf. Le principe constitutionnel de dignité à l’origine des lois de bioéthiques est-il en fin de vie ?), entrainant de facto des élargissements que la loi n’a, à ce stade, plus besoin d’évoquer. Autrement dit, bien que le projet de loi n'en parle pas et si la loi était voté en l'état, l'insémination post mortem serait, dans les faits, autorisée. Le seul obstacle actuel étant que les femmes seules ne sont pas élligibles à la PMA...

 

A l’occasion des réponses qu’il adresse aux députés, le Pr Frydman invite le législateur à se pencher sur la question du double don de gamètes, don de sperme et don d’ovocyte, qui n’est pas à ce jour dans le projet de loi : beaucoup de femmes qui ont une perturbation de leur ovulation et qui sont seules vont rester sans enfant, explique-t-il. Dans le cas d’un double don de gamètes, la femme n’aura aucun lien biologique avec son enfant. Il s’agit donc purement et simplement de fabriquer des enfants en vue de l’adoption. Celle-ci ne répare pas une situation difficile, elle la crée de toutes pièces.

 

Quel homme voulons-nous pour demain ?

 

Ainsi autour du débat sur la PMA pour toutes, ce qui apparaît en toile de fond n’est pas d’abord la question de l’ouverture aux couples de femmes et aux femmes seules, mais bien celle du statut de l’embryon humain et de l’extension des recherches sur « le matériau » qu’il est en passe de devenir. Le législateur signera-t-il un blanc-seing aux chercheurs au détriment du respect de l’embryon humain et de sa dignité ?

 

A noter en point d’orgue que le Pr Frydman a déclaré en début d’audition « qu’il n’était pas favorable à la GPA ». Mais est-il encore crédible ?

 


[1] L’Agence de la biomédecine.