Le « Gene-drive » : un pas de plus dans l’irresponsabilité


Avec CRISPR, la technique du gene-drive ou « guidage de gènes » refait surface : elle consiste à stimuler la transmission de certains gènes d’une génération à la suivante, pour altérer des populations nuisibles. D’abord proposée pour l’éradication des moustiques vecteurs de parasites, elle est aujourd’hui envisagée pour des vertébrés comme la souris. Mais ces modifications génomiques ne sont ni anodines, ni dépourvues d’effets néfastes. Aujourd’hui, une prise de conscience s’impose. En effet, compte tenu de leurs conséquences, des dérives possibles et de l’absence de recul quant aux effets à long terme de ces techniques,  ces expériences irresponsables s’apparentent à celles d’apprentis sorciers.

 

Guider l’héritage de gènes mutés pour modifier des populations entières est aujourd’hui envisageable avec l’outil CRISPR. Evoqué en 2003 par le généticien Austin Burt dans le but de prévenir la transmission du paludisme, le gene-drive repose sur l’existence naturelle de gènes dits « égoïstes ». Ces gènes accroissent les chances de leur héritage au travers des générations par la présence de sites de reconnaissance[1],  alors que les autres gènes sont généralement transmis de façon mendélienne, c’est-à-dire qu’ils ont 50% de chance d’être hérités par la génération suivante. CRISPR permet de transformer une mutation hétérozygote récessive en mutation homozygote, ce qui produit un animal mutant qui transmettra forcément l’allèle muté. Si la mutation touche la fécondité de l’animal, le moustique mutant génèrera des mutants stériles, et cette stérilité se répandra (théoriquement) comme une tâche d’huile. En quelques générations la majorité de la population sera rendue stérile[2]. En théorie, la mécanique parait sans failles, mais la réalité risque d’être différente : l’efficacité pourrait être inférieure à celle escomptée, du fait de l’apparition de résistances au CRISPR Cas9 gene-drive. Des modifications secondaires sont à craindre, car toute modification génomique entraine d’autres modifications, non voulues ; or, si ces effets secondaires sont défavorables, ils se propageront sans qu’il soit possible de les stopper. En outre, toute perturbation écologique, même si elle est voulue, entrainera un rééquilibrage avec l’apparition, en remplacement de la population éradiquée, d’un ou plusieurs autres insectes malveillants.

 

Des expériences ont d’ores et déjà été menées au Panama, en Californie, au Brésil et dans les Antilles néerlandaises (cf. Californie : 20 000 moustiques OGM prêts à être lâchés pour lutter contre les virus, Brésil : des moustiques génétiquement modifiés pour éradiquer le virus Zika ?, Antilles néerlandaises : 15 millions de moustiques génétiquement modifiés bientôt libérés). Outre la lutte contre les insectes vecteurs de maladies parasitaires, le gene-drive est regardé pour le contrôle d’espèces végétales envahissantes ou pour éliminer la résistance aux herbicides, pesticides… Ce mois d’août, des chercheurs présentaient le projet d’appliquer le gene-drive à des vertébrés : en termes de déséquilibres écologiques, les conséquences seraient pires. Tant que les effets du gene-drive ne sont pas mieux connus, et tant qu’aucun moyen n’a été envisagé pour en stopper les conséquences, ces expériences relèvent de l’inconscience et de l’irresponsabilité. La technologie doit être précisée, contrôlée et bénéficier d’un système de secours pour stopper la propagation d’un gène.

 

 

[1] Il s’agit de sites de reconnaissance pour des endonucléases associées à ces gènes qui agissent en coupant le locus correspondant sur le chromosome homologue, déclenchant les mécanismes de réparation de l’ADN par recombinaison homologue qui vont conduire la cellule à réparer la cassure en copiant la séquence du gène guide sur le chromosome endommagé. La cellule présente alors deux copies de la séquence guide. Si la cellule est une cellule de la lignée germinale, la modification se propagera dans la descendance.

 

[2] Le processus de diffusion en population générale dépend du rythme des générations : il peut exiger moins d'un an pour certains invertébrés, mais des siècles pour les organismes avec de longs intervalles entre la naissance et la maturité sexuelle, tels que les humains.