La dignité humaine ne doit pas être sujette à "une logique de compromis et de hiérarchisation des maux"


Alors que la modification de l’article 8 de la constitution venait d’être actée par référendum en Irlande, l’éditorial du quotidien La Croix du 28 mai prenait une position contestable, légitimant l’ « abrogation de l’interdiction totale de l’avortement » au titre des souffrances vécues par les femmes que la légalisation de « l’avortement serait censée supprimer »[1]. Il était de plus indiqué que « la vie n’est pas qu’un phénomène physique, comme semblait le dire la Constitution irlandaise, qui mettait un signe strict d’égalité entre une vie déjà là, celle de la mère, et une vie en devenir ». Si la rhétorique est bien connue, elle semble assez malvenue dans les colonnes d’un quotidien catholique.

 

Aussi, une semaine plus tard, Thibaud Collin, blogueur du quotidien, remettait en cause ces propos[2]. Il citait le Pape François demandant que soit « rappeler la plus ferme opposition à toute atteinte directe à la vie, spécialement innocente et sans défense: le bébé dans le ventre maternel est l’innocent par excellence ». Et qui, à plusieurs occasions, « a vivement critiqué ‘la culture du déchet’ si prégnante aujourd’hui » (cf. Le Pape François dénonce les « formes subtiles d’atteintes à la vie », Le Pape François met en garde contre la banalisation de l'avortement, Pape François : « Soyons proches et prions pour les enfants menacés par l’interruption de grossesse »).

 

Le philosophe s’est étonné : « Pourquoi le bien des mères passerait-il par la suppression de leur enfant ? Pourquoi taire que l’avortement loin de libérer la femme la ronge secrètement et durablement ? Fuit-on un mal par et pour un mal plus grand ? » (cf. La loi Veil, un moindre mal ?). Si l’avortement, comme le suggère le quotidien, est un moindre mal, « on peut dès lors se contenter tant qu’il reste dans une quantité limitée ». Mais Le bloggeur s’indigne : « La dignité humaine n’est pas un domaine que l’on peut aborder dans une logique de compromis et de hiérarchisation des maux. (…) Or cette illusion de croire que l’on peut négocier ce qui n’est pas négociable, ce vichysme mental, éclate dans l’argument central du texte : il est possible de catégoriser la vie humaine, comme si celle-ci avait des degrés ». Et il s’interroge : « L’enfant à naître n’est-il pas lui aussi ‘déjà là’ ? Et sa mère, les médecins et même les journalistes n’ont-ils pas, eux aussi, une ‘vie en devenir’? ».

 

Deux jours plus tard, le directeur de la rédaction, Guillaume Goubert, supprime le blog de Thibaud Collin, accusant le chroniqueur de « porter contre le journal ‘une accusation grave et qui se veut infamante en utilisant l’expression ‘vichysme mental’ ».

 

« La Croix a choisi de porter le débat sur son honneur bafoué pour mieux se détourner de la question de fond », estime le philosophe qui s’étonne de l’incohérence des positions du journal et qui s’explique[3] : « J’ai choisi en toute connaissance de cause une telle expression, non pour offenser telle ou telle personne, mais pour provoquer un choc de conscience salutaire ».

 

L’expression en effet établit « une analogie, c’est-à-dire d’un rapprochement entre deux situations différentes mais partageant un point commun central : une certaine similitude de rapport (…) ». Son intention n’est évidemment pas d’accuser « la rédaction actuelle d’être antisémite », mais d’établir « une similitude de rapport entre l’attitude du gouvernement Laval en 1942 face aux exigences allemandes de déportation des Juifs, et la position actuelle manifestée dans cet éditorial face à la perspective de destruction légale d’enfants à naître, auxquels on a préalablement retiré ‘une partie’ de leur dignité. Le rapport porte sur une capacité à transiger sur des principes humains fondamentaux en catégorisant des vies humaines : jadis, Juifs français et Juifs étrangers ; aujourd’hui, ‘vie déjà là’ (la mère) et ‘vie en devenir’ (l’enfant in utero) ».

 

L’auteur estime que cette expression signe son regret de voir l’éditorial « contribuer avec bien d’autres, à entretenir un climat intellectuel, moral et spirituel qui obscurcit les consciences au lieu de les interpeller. Climat qui engendre non seulement la suppression de nombreuses vies humaines mais aussi de grandes détresses chez les femmes, souvent victimes d’une ‘culture du déchet’ ; sans parler des autres membres de la fratrie qui, on le sait de plus en plus, sont souvent eux aussi atteints ». Il ajoute : « Comment ignorer qu’une telle idéologie engendre immanquablement des soi-disant ‘conflits de droits’, le plus souvent arbitrés à l’avantage des plus forts ? ».