[Interview] Une sage femme face à l’avortement médicamenteux


Un décret d’application de la loi santé publié dimanche 5 juin, autorise désormais les sages-femmes à pratiquer l’avortement médicamenteux, comme les médecins, qui étaient jusqu’alors les seuls à pouvoir le faire (cf. L'avortement médicamenteux par les sages femmes est rendu effectif). Marie est sage-femme. Si à court terme, la publication de ce décret ne semble rien devoir changer pour elle, elle s’inquiète des nouvelles pressions qui vont reposer sur la profession.

 

Gènéthique : Comment réagissez-vous à la publication de ce décret ?

Marie : Je trouve cette mesure complètement antagoniste avec mon métier de sage-femme. Personnellement, j’ai choisi d’être sage-femme pour réaliser des suivis de grossesses, pour suivre des patientes en travail, pour faire des accouchements et pour accompagner au mieux les femmes dans ce moment complètement bouleversant qu’est une naissance. Pas pour aider les femmes à avorter.

 

G : Concrètement, qu’est-ce que ce décret va changer au quotidien ?

M : Pour moi, pas grand-chose. Je travaille dans un centre hospitalier de niveau 3[1] et ce sont les médecins qui voient patientes en débit de grossesse. Cependant, c’est clairement un frein quant à la possibilité de m'installer en libéral, et même d'aller travailler dans une maternité de plus petit niveau, où j'ai peur que les sages-femmes y soient directement confrontées. Dans les cabinets et dans certains établissements de petit niveau, les sages-femmes accompagnent les femmes dès le début de la grossesse et elles n’auront plus que la ressource de l’objection de conscience, qui n’est jamais très bien vue, ni accueillie. Et je reconnais que ça me fait peur ! Je crains déjà le jour où je serai contrainte d'accompagner une femme qui a fait une IMG. C’est déjà une source d’angoisse pour moi.

 

G : Ce décret augmente vos craintes ?

M : J’ai la sensation qu’il va falloir se batte encore plus, se justifier encore plus, expliquer pourquoi je ne veux pas pratiquer ces actes. Or, je sais très bien que ces justifications sont irrecevables aujourd’hui, elles ne sont pas audibles parce que l’IVG est entrée dans les mœurs. C’est désormais un acte normal et toute objection de conscience est devenue injustifiable. J’ai peur du jour où je devrai dire non. J’ai surtout peur de ne pas savoir dire non. De me retrouver dans une situation, ou je ne pourrai pas dire non. Je sais que je ne pourrai pas oublier ce que j’aurai fait.

J’ai aussi l’impression que le métier de sage-femme devient la profession poubelle : on manque de gynéco, les sages femmes vont faire le suivi ; on manque de médecins, le décret précise qu’il faut pallier l’absence des « médecins militants qui partent à la retraite », et on demande aux sages-femmes de prendre en charge les IVG. Quelles autres responsabilités va-t-on nous faire porter ? Si certaines sages-femmes sont contentes de voir s’élargir le champ de leurs compétences, je reste persuadée que c’est un non sens.

 

[1] Les maternités de niveau 3 disposent d’un service de réanimation néonatale et sont spécialisées dans le suivi des grossesses pathologiques (hypertension pendant la grossesse, diabète gestationnel) ou multiples, celles dont on sait, dès la conception, qu’elles présentent un risque pour l’enfant à naître. Les grands prématurés (moins de 33 semaines), par exemple, naissent dans ce types d’établissement, car les médecins doivent intervenir immédiatement pour pallier aux détresses respiratoires.