De l'euthanasie pour le don d'organes : Qui arrêtera la machine qui s'est emballée ?


Selon le Journal of Medical Ethics, près de 40 dons d’organes provenant de patients euthanasiés à leur demande ont été répertoriés en Belgique et aux Pays-Bas. Un nombre encore trop limité pour des médecins belges et néerlandais, qui s’exprimaient dans l’article[1]. Ils proposent aujourd’hui des modifications juridiques pour accélérer la procédure, ralentie par les conditions mises en œuvre de la loi, des législations entre pays trop différentes, et augmenter le nombre de dons.

 

La volonté de cet élargissement n’est pas sans poser question, même si, parmi les victimes de cancers, d’accidents vasculaires cérébraux ou de scléroses en plaques, la proportion des personnes demandant l’euthanasie et correspondant à des donneurs potentiels est faible. Dans des situations douloureuses où les malades oscillent parfois brutalement entre espoir et découragement, comment ne pas craindre que des pressions s’exercent sur ceux qui demandent l’euthanasie pour les inciter à faire don de leurs organes ? Selon les auteurs, il s’agirait au contraire de donner du sens. Avec tact. Et contre toute logique, ils invoquent en justification le serment d’Hippocrate, expliquant que les médecins ont l’obligation d’informer les patients qu’ils sauveront la vie d’autres malades en attente d’une greffe. Et là encore, comme dans tant d’autres domaines de la bioéthique, l’argument compassionnel, émotionnel… ou affectif, vient légitimer l’impensable, les médecins estimant que le patient pourrait être très soulagé d’avoir la possibilité de donner un sens à sa propre souffrance - et non plus seulement à la fin de sa vie -, en se donnant la possibilité de prolonger l’existence d’un autre.

 

Enfin, pour les médecins et les éthiciens qui s’exprimaient, la règle du donneur décédé est frustrante pour les personnes qui ont demandé l’euthanasie en souhaitant faire don de leurs organes. Ils s’interrogent : à partir du moment où le patient a choisi de toute façon de mourir, pourquoi ne serait-il pas possible de prélever son cœur alors qu’il bat encore et que le patient, encore vivant, est sous sédation terminale ? Ses organes une fois prélevés, causeront sa mort.

 

Ces propos plus que choquants ne font qu’illustrer la dérive qui éloigne de plus en plus des intentions initiales des lois, au fur et à mesure de l’accoutumance aux petits pas de transgressions. Posés l’un après l’autre, souvent dans l’indifférence, ils anesthésient l’opinion publique qui perd le sens des limites à ne pas dépasser quand la vie d’un homme, que ce soit en début ou en fin de vie, est en jeu, et qui finit par ne plus voir où la pierre achoppe.

 

Dans le domaine du don d’organes, les prélèvements « sur cœur arrêté », selon la procédure dite Maastricht III (cf. Quelles perspectives pour le don d’organes ? et De la mort au don d’organes), ont ouvert la voie. Ils étaient mis en œuvre avec l'accord des familles, sur des patients dans le coma ou en état végétatif, qui n'étaient pas en fin de vie. Le don d'organes après euthanasie avait sa propre logique, indépendante. La nouvelle pente glissante résulte des deux tendances conjuguées qui entrainent un nouveau développement, lui aussi logique : on pourrait faire ses adieux, la personne encore en vie, et puis l'euthanasie serait associée au « don d'organes ». Quelle sera la prochaine étape ? Probablement celle du suicide assisté associé au don d’organes.

 

Quand on accepte d’entrouvrir la porte de l'euthanasie, c'est-à-dire quand on accepte de transgresser des principes élémentaires qui fondent la vie sociale : la loi naturelle et l’interdit qui impose de ne poser pas le geste qui donnera à l’autre la mort, on met en route des évènements dont on ne maitrise plus l’enchaînement. C'est déjà ce qui s'est passé, dans un autre domaine, avec la fécondation in vitro, dont l'aboutissement logique est le « bébé parfait » ou le « designer baby ».

 

Qui arrêtera la machine folle qui s’est emballée ?