De la « réparation » de l’homme à son « augmentation », où commence le transhumanisme ?


Œil bionique, prothèses, exosquelette, l’homme augmenté du XXIe siècle fascine et rebute à la fois. Mais qu’est-ce qu’un homme augmenté ? Ou faut-il placer la frontière entre la réparation, le soin et l’augmentation ? Y a-t-il un seuil au-delà duquel l’homme devient une machine ? Emmanuel Brochier, maître de conférences en philosophie à l’IPC (Paris), propose des pistes de réflexion.

 

N’en déplaise à ceux qui soignent et le font bien, il se pourrait que la médecine soit déjà devenue transhumaniste. N’avons-nous pas au moins tacitement fini par accepter l’idée d’un homme augmenté, y compris lorsque nous nous opposons activement aux conséquences civilisationnelles du transhumanisme ? Chacun sait qu’il ne suffit pas de prendre la défense des plus fragiles, de dénoncer le risque d’une fracture sociale, ou de brandir le principe de précaution, pour garantir une médecine respectueuse comme il se doit de l’humanité en chaque personne. On consent à l’idée de réparer. Mais il n’est pas sûr que la distinction entre réparer et augmenter soit pertinente. En supposant que réparer revienne à augmenter, ne serions-nous pas hélas déjà des transhumanistes qui s’ignorent ? La question est surtout de savoir où sont nos limites.

 

Corps augmenté ou diminué ?

En 2015, Argus II, la prothèse qui permet de voir malgré une rétinite pigmentaire, est implantée pour la première fois sur Raymond Flynn. On la présente comme un « œil bionique ».  Un peu avant, en 2013, grâce aux premiers résultats du projet européen LifeHand 2, Dennis Aabo Sørensen, amputé, retrouvait le sens du toucher. On parlait alors de « main bionique ». Plus radicalement, un Neil Harbisson n’hésite pas à se présenter comme le premier homme augmenté officiellement reconnu et ce, pour avoir eu le droit en 2004 d’apparaître sur son passeport britannique avec son eyeborg, un système bionique qui lui permet, alors qu’il souffre d’une achromatopsie et ne perçoit le monde qu’en nuances de gris, de transformer les couleurs en sons. Le problème est qu’une prothèse, même très sophistiquée, ne devient pas pour autant un organe. Alors pourquoi parler « d’homme augmenté », de main ou d’œil bionique ? Même lorsqu’une fonction est rétablie, et a fortiori lorsqu’elle ne l’est que très partiellement, le corps humain reste et demeure diminué. Il existe des métaphores trompeuses.

 

De quelle augmentation parle-t-on ?

L’homme augmenté est une bizarrerie, qui fut utilisée pour traduire dans le contexte de la génétique des années 1990 human enhancement.  Le débat portait alors sur la possibilité d’un nouvel eugénisme. Cependant depuis le rapport européen Human Enhancement (2009), le sens s’est beaucoup élargi. Simone Bateman et Jean Gayon (2012) ont distingué trois formes d’augmentation/amélioration : (1.) l’augmentation des capacités physiques ou cognitives d’un individu, (2.) l’amélioration de l’espèce, (3.) l’amélioration du ressenti personnel avec par exemple la chirurgie esthétique ou la psychopharmacologie. Si l’amélioration de l’espèce peut être entendue comme l’augmentation de ses chances de survie dans un environnement inhabitable sans une modification profonde du corps, il reste que parler d’un « homme augmenté » semble impliquer une réduction de celui-ci à l’ordre d’une quantité à laquelle il est possible d’ajouter de l’homogène comme dans le cas d’un enfant qui grandit parce que sa taille augmente. Pour Sørensen, « au lieu d'utiliser la technologie, nous allons commencer à devenir de la technologie ». L’homme serait-il donc un artéfact naturel ? Est-il réellement amélioré si son corps au lieu d’être le produit de la nature devient celui de la raison humaine, et peut-être demain celui d’une super intelligence artificielle ? Derrière ces questions désormais posées dans le débat public, il y a de nombreux présupposés qui concernent notre compréhension de la nature. On a cependant oublié, pressés que nous sommes d’en découdre avec les questions d’éthique médicale, qu’ils relèvent d’une philosophie de la nature. Et si le transhumanisme était l’occasion de prendre conscience du fait que l’homme n’est pas la mesure de toute chose, et certainement pas celle de notre usage de la technologie, que la nature donne toujours la mesure, mais une nature qui n’emprunte rien au mythe moderne dans lequel on a voulu l’enfermer, celui du déterminisme, de l’instinct, ou d’une totalité mise en opposition avec la liberté et la culture ?

 

Serait-il naturel à l’homme d’être augmenté ?

En prenant un juste recul, il devient possible d’affirmer qu’il est bon pour l’homme d’être augmenté. N’est-il pas évident que sans vêtement, ni logis, personne n’est capable de se conserver en vie ? L’homme a donc besoin d’ajouter à son propre corps ce que la nature ne lui procure pas et qui lui est pourtant nécessaire pour assumer les différentes dimensions de sa vie. On parle alors d’un vêtement comme d’un habit, d’une maison comme d’une habitation, usant ainsi de mots dont la racine latine renvoie au verbe avoir. En ce sens, on peut avoir sans être propriétaire, ou être propriétaire sans avoir, mais il est nécessaire d’avoir pour être et pour bien vivre quand on est homme ; en d’autres termes, il est tout à fait naturel à l’homme d’être augmenté. Mais celui-ci ne doit pas pour autant se faire avoir, du moins si l’on reconnaît que l’homme s’inscrit d’une manière particulière dans l’ordre de la nature. Dans cette perspective, une réparation qui ramène le corps à son état initial est déjà une augmentation. Si les mots ont un sens, on répare une machine ou une malle, mais pas un organisme vivant. Le médecin soigne, la nature guérit. Et dès que l’on ajoute au corps ce que la nature ne lui a pas donné, on l’augmente, ce qui n’est jamais un problème à partir du moment où l’on respecte, c’est-à-dire prend soin, de l’humanité en chaque personne. Pour cela, il faut comprendre non seulement que le corps n’est pas étranger à l’humanité mais aussi que celle-ci ne s’y réduit pas. On n’en a pas fini avec Socrate pour qui la sagesse consistait dans le fait de se connaître soi-même.

 

Etre ou avoir ?

Le transhumaniste est celui qui se fait avoir. Il confond avoir et être, et croit que l’homme c’est l’outil ou, ce qui revient au même, la technologie. Victime de l’ensorcellement du langage, il méconnaît le fait que l’avoir dont il est question ici n’est pas la simple partie d’un tout, même si l’on dit d’un tout qu’il a des parties. Mais surtout son transhumanisme est cohérent. Si l’homme est « corps tout entier et rien d’autre », pour reprendre la formule de Nietzsche, l’avoir ne peut être le complément dont le corps a besoin parce qu’il est humain. Au contraire, si le matérialisme s’impose, l’homme n’est humain que parce qu’il est bipède, a une parole et des principes moraux. En ce cas, c’est aussi l’avoir qui fait l’homme, et ce dernier ne peut que subir des transformations au cours du temps. Il gagnerait même à prendre ses responsabilités en orientant sa propre évolution vers ce qui lui semble le plus souhaitable. On comprend bien dans cette perspective que pour le transhumaniste John Harris (2007) l’augmentation soit une obligation morale, et que la médecine, indépendamment des convictions intimes des médecins, puisse déjà constituer une mise en œuvre de cette obligation.

 

L’expérience matérialiste

Et cependant le matérialisme ne s’impose pas. Il ne saurait résister à une analyse rigoureuse et poussée notamment en philosophie de la nature, laquelle montre que les sciences expérimentales n’ont pas réponse à tout, et qu’elles négligent les leçons de l’expérience que l’on peut acquérir sans instrument de mesure. Il y a en l’homme une capacité à l’universel, dans la connaissance et dans l’action, qu’aucune matière ne peut assumer, pas même celle d’une intelligence artificielle. Chaque homme naît dans la nudité la plus totale, la fragilité et le manque, parce qu’il naît dans une communauté capable de collaborer librement, et surtout respectueusement, avec la nature. Le dénuement du nouveau-né n’est que le signe de la liberté qu’il est appelé à exercer, et donc de sa capacité à reconnaître la vérité ou à la méconnaître. Dans cette perspective, la médecine qui soigne et répare, même lorsqu’elle augmente, n’a aucune raison d’être qualifiée de transhumaniste.

 

Antidote

Il faut néanmoins se montrer prudent, parce que les richesses, même nécessaires, ne rendent pas heureux. On sait qu’il est plus grand de donner que de recevoir. C’était la leçon des philosophes grecs. Et ce n’était pas une question de justice, il s’agissait de modérer un désir bien naturel. Et plus encore, le courage était pour eux de savoir donner sa vie, ce qui pourrait paraître aujourd’hui scandaleux. Il reste que la médecine ne connaîtra ses limites que si elle se met au service de la nature présente au plus haut point en chaque personne humaine, et non au service de nos désirs qui en eux-mêmes, y compris collectivement, seront toujours sans mesure. Il faut que l’homme augmenté apprenne à vivre détaché, et même à vivre dans un détachement de plus en plus grand, au moins pour ne pas finir en pièces détachées. Mais qui donnera l’exemple ? Un exemple joyeux, vrai, irrésistible. Personne, alors, ne voudra plus du transhumanisme, j’en suis bien convaincu. Mais aurai-je moi-même ce courage ?