CRISPR : l'édition du génome en débat



L’outil CRISPR, qui permet de modifier le génome des organismes vivants, suscite le débat chez les scientifiques. Cela ne les empêche pas de l’utiliser couramment dans leurs laboratoires.

 

Ainsi George Church, généticien américain, professeur à Harvard et au Massachussetts Institute of Technology (MIT), se sert de CRISPR en vue de « modifier génétiquement des porcs pour en faire des donneurs d’organes », « altérer des moustiques afin de combattre le paludisme », « cloner des embryons de porcs », « essayer de créer des lignées cellulaires qui seraient immunisées contre tous les virus ». Feng Zhang, biologiste américain, évoque pour sa part l’utilisation actuelle de CRISPR pour le criblage de molécules mais entrevoit « à plus long terme » son emploi comme médicament en lui-même : « par exemple des plantes qui disposeraient d’une résistance face au virus ». Il travaille dans son laboratoire à comprendre « comment ce système fonctionne réellement dans les organismes, comment le rendre plus efficace, plus précis, comment le livrer dans les différentes parties du corps et des tissus », pour en faire un « véritable médicament ».

 

Les deux chercheurs, qui ont fondé avec Jennifer Doudna la start up Editas medicine, souhaitent replacer CRISPR dans son contexte : « Il y a neuf façons différentes de faire de l’ingénierie du génome, CRISPR n’est que l’une d’entre elles » explique Georges Church. Ce nouvel outil « fait partie d’une révolution, celle de l’ingénierie du génome. Mais il y a d’autres technologies qui sont nécessaires », comme le séquençage du génome (pour s’assurer qu’il n’y a pas eu de modifications hors-cibles) ou des bibliothèques de morceaux d’ADN (pour permettre au système CRISPR de cibler un site spécifique). « CRISPR n’est qu’une icône » insiste-t-il. Eric Lander, professeur au MIT et membre du conseil scientifique du président Obama, les rejoint : « l’idée d’éditer le génome était déjà clairement établie. (…) Mais l’idée que la nature avait inventé un tel système pour cibler des séquences spécifiques était nouvelle et surprenante » (cf. L’avant CRISPR-cas 9 : les premiers pas de l’édition du génomeCRISPR-cas 9, d’un simple système bactérien à des enjeux éthiques complexes).

 

Aux yeux des chercheurs, « l’outil parfait » décrit par la presse présente des inconvénients : Feng Zhang estime qu’« il n’est pas encore assez efficace pour incorporer de nouvelles séquences dans le génome, où y faire des modifications fines. (…) Il faut aussi trouver un moyen de faire s’exprimer ce système dans les tissus ciblés ». Pour Georges Church, le « problème avec CRISPR, c’est qu’il casse le double brin d’ADN, ce qui conduit la cellule à réagir en effectuant ce qu’on appelle une recombinaison homologue pour le réparer. C’est du vandalisme génomique, car cela introduit du désordre là où le génome a été cassé » (cf. La « folie CRISPR »)

 

Sur les questions éthiques, les avis sont partagés : Eric Lander se dit « prudent » et « sceptique » sur la question de l’édition des cellules germinales, qui conduirait à une transmission aux générations suivantes. Feng Zhang « pense que le potentiel acceptable de cette technologie est de modifier les cellules somatiques. On pourrait ainsi guérir de nombreuses maladies génétiques » espère-t-il. « Mais on n’y est pas encore. Il faut rendre cette technologie plus fiable, efficace et précise, comprendre comment CRISPR fonctionne dans les différents organes ». Avant de l’utiliser chez l’homme, « nous devons être réfléchis et être sûrs d’avoir bien vérifié le système » prévient-il.

 

Georges Church rappelle le « consensus interdisant de commercialiser des médicaments qui n’auraient pas été testés. C’est le cas pour l’utilisation de CRISPR sur les cellules somatiques, adultes ». Mais il constate par ailleurs l’existence « de thérapies sur les cellules germinales, qui visent les maladies mitochondriales ». Il regrette que de nombreuses publications laissent penser « que la seule façon de procéder est de modifier des embryons, alors qu’on peut aussi agir sur les cellules sexuelles » (cf. L’Académie de Médecine voit dans CRISPR une occasion de développer la recherche sur l’embryonCRISPR Cas-9 à l’OPECST : Une tendance favorable à la recherche sur l’homme). Il ne parle pas pour sa part d’édition d’embryons, mais de cellules germinales, même si « c’est moins commode » : « si vous utilisez des cellules souches pour les transformer en spermatozoïdes, vous pouvez vérifier que les modifications génétiques sont bien celles qui sont voulues, avant de les réintroduire chez le père afin qu’ils se développent et permettent une fertilisation naturelle ».

 

Il développe sa pensée : « le traitement actuel pour les maladies récessives, où le père et la mère sont porteurs de la mutation, c’est l’avortement ou la fécondation in vitro. Dans le premier cas, vous perdez un embryon sur quatre, dans le second, 90 %. D’un autre côté, l’édition du génome, appliquée à des cellules germinales masculines, ne mettrait en péril aucun embryon ».

 


Sources: 

Le Monde, Hervé Morin (8/08/2016)