« CRISPR Cas9 est un outil. Quand on veut en faire une thérapeutique, ça se complique »



L’annonce de la naissance de deux bébés OGM en Chine a été condamnée en partie car CRISPR, l’outil utilisé pour modifier le génome des embryons, « n’est pas assez fiable dans l’état actuel des choses pour être utilisée chez l’homme ». Quelles sont ces failles ?

 

Mis en évidence dès ses premières utilisations, les effets hors cibles ou modifications non désirées sont problématiques. Les données du chercheur He Jiankui à l’origine de la naissance des bébés OGM montrent également un défaut des modifications qui n’auraient fonctionné que sur une des deux copies du gène cible, et la présence de mosaïcisme : toutes les cellules n’ont pas été modifiées. Des problèmes déjà relevés, notamment dans une publication de Nature en juillet dernier qui « montrait que CRISPR Cas provoquait des modifications incontrôlées ». D’autres publications « dans des revues de notoriété plus ou moins grandes ont mis en évidence que CRISPR n’est pas, dans sa configuration actuelle, un outil aussi précis, spécifique et efficace que le prétendent ses promoteurs ».

 

Pour André Choulika, PDG du groupe Cellectis qui utilise une technique d’édition du génome concurrente, « le péché originel de CRISPR, c’est son recours à un guide ARN, une molécule proche de l’ADN, mais constituée d’un seul brin au lieu d’une double hélice. Car des petits fragments d’ARN, il y en a partout dans la cellule et ils sont susceptibles d’interférer. Sans compter la difficulté de la coupure réalisée dans le génome à se refermer, car la protéine Cas9 gêne le mécanisme dit de ‘recombinaison homologue’ ». Matt Kane, PDG de Precision Biosciences qui utilise également une technologie concurrente, explique que « la reconnaissance des bases [de l’ADN] n’est pas assez spécifique » et ce problème « a peu de chances » de se résoudre. Craig Mickanin, utilisateur de CRISPR pour Novartis, estime pour sa part que « les problèmes rencontrés ne sont pas intrinsèques à la technologie, mais plutôt liés aux types de cellules utilisées », ce qui nécessite d’ « étudier ce qui module la réponse à CRISPR ».

 

Toutes ces failles remettent en question la pertinence des applications médicales de CRISPR Cas9. Ainsi Stéphane Altaba, responsable du développement chez Genomic Vision, rappelle que « CRISPR Cas9 est un outil. Quand on veut en faire une thérapeutique, ça se complique ». Si CRISPR se révèle être un « outil de choix pour la recherche », il ne l’est pas forcément « pour le stade industriel ». Les sociétés de biotechnologie[1] qui ont misé des milliards de dollars sur CRISPR en ont d’ailleurs été pour leur frais après la publication de Nature. Editas, qui aurait dû débuter un essai clinique chez l’homme en 2017 l’a reporté, de même que CRISPR Therapeutics, sommé par les autorités américaines de suspendre son essai contre une maladie rare des globules rouges.

 

Autant de raisons techniques de rester prudents. Mais ce qui est également condamné dans les travaux de He Jiankui, c’est l’eugénisme intrinsèque à ces manipulations chez l’embryon. Une remise en cause bien moindre que celle de la naissance de Dolly, et pourtant l’eugénisme est « tout autant condamné que le clonage par la Déclaration universelle sur le génome et les droits de l’homme de l’Unesco et par les lois de nombreux états ». Ce « deux poids deux mesures » s’explique par une banalisation du recours aux biotechnologies en l’espace de 20 ans, mais aussi par le changement sur « notre conception de l’enfant et de la procréation (…), de plus en plus consumériste qui nous conduit à vouloir un enfant à la mesure de nos désirs », analyse le philosophe Jean-Michel Besnier. « Combiner les technologies d’éditions du génome avec les techniques de PMA, comme pour les jumelles chinoises, constitue un pas supplémentaire, mais ce n’est pas forcément très clair pour le grand public, peu rompu aux biotechnologies. Et puis, c’est pour aller dans une direction déjà acceptée, celle du bébé sur mesure ».

 


[1] Intellia Therapeutics, Editas Medicine, CRISPR Therapeutics…


Sources: 

Les Echos, Catherine Ducruet (11/12/2018)