Sylviane Agacinski : "La différence sexuelle est devenue un tabou"



Alors que le "mariage" homosexuel pourrait être bientôt légalisé par la nouvelle majorité au pouvoir, la philosophe Sylviane Agacinski publie un ouvrage intitulé "femme entre sexe et genre".
Elle estime, en effet, que "la notion de ‘genre’ n’élimine pas toute considération sur les sexes, contrairement à ce que soutiennent Judith Buthler et les théoriciens du ‘Queer’ ". Regrettant que la presse, en France, ne rentre pas dans ces "nuances", dont l’importance est en fait fondamentale, elle a souhaité publier sur ce sujet.

Pour la philosophe, "la distinction de sexe au sens strict reste pertinente […] car les êtres humains sont des êtres vivants". Elle ajoute qu’elle a "le sentiment très net que la différence sexuelle est devenue pour certains un véritable tabou, un sujet interdit. Au lieu d’une réflexion philosophique et anthropologique, on a affaire à un combat politique, comme s’il était réactionnaire de dire qu’il existe des hommes et des femmes".    

Puis Sylviane Agacinski explique la distinction entre les Gender studies (études de genre) et la théorie du genre promue par les Queer studies (1). Pour la philosophe, les "études de genre"  visent "l’aspect social des rapports hommes-femmes [et] ne contestent pas la différence des sexes et l’asymétrie des corps sexués". Pour ce qui est des "Queer studies", la question "n’est plus la construction sociales des sexes", mais celle de la "domination hétérosexuelle". Cette clarification est d’autant plus nécessaire qu’on a tendance, en France, à confondre les Gender studies, qui étudie la question du genre, et les Queer studies, qui l’étudient aussi, mais dans l’optique de la théorie du genre.

A la remarque de la journaliste, "en France, les idées de Judith Butler sont plébiscitées au nom de la libération du corps", Sylviane Agacinski répond qu’un "courant faussement moderne considère le corps comme un matériau de fabrication" et "conduit à considérer […] les êtres humains eux-mêmes comme des choses", alors que ce sont des "individus vivants et des personnes". Elle ajoute d’ailleurs qu’en droit français, "la distinction entre les personnes et les choses est […] fondamentale".
Pour Sylviane Agacinski, ces idées ont des conséquences sur la conception de la famille. Ainsi, elle précise que l’une d’entre elles est "d’envisager l’enfant comme un produit fabriqué en laboratoire et les parents légaux comme des individus neutres, dont le sexe serait indifférent [alors que] lors d’une fécondation in vitro, les rôles masculins et féminins dans une naissance ne sont pas identiques". De ce fait, "être père et mère […] est relatif à notre sexe et non pas à notre sexualité ou à notre ‘orientation sexuelle’. On pourra retourner les choses comme on voudra, on n’arrivera pas à faire que ces deux rôles soient interchangeables".
Aujourd’hui, "ce qui complique les choses" en matière de filiation, selon Sylviane Agacinski, "ce sont les nouvelles possibilités biotechnologiques : fécondation in vitro, don de gamètes (ovocytes ou spermatozoïdes), transfert d’embryon, voire la gestation pour autrui". Par conséquent, "on parle d’enfant biologique, et non plus d’enfant naturel." Elle ajoute que "si l’enfant est conçu comme un objet ‘fabriqué’, plus rien ne fonde sa filiation [qui] devient une construction juridique indépendante des conditions de sa naissance [précisant que] la notion de père ou de mère devient alors problématique [et celle] de couple parental ne s’impose plus nécessairement : pourquoi deux parents et pas trois ou cinq ?". La philosophe interpelle alors : "si un enfant peut être élevé par deux hommes, ou deux femmes, faut-il lui laisser fantasmer  qu’il peut être issu de deux hommes ou de deux femmes, ou bien faut-il distinguer entre son histoire réelle, ses géniteurs, son origine […] et la famille qui l’élève ? Il faut alors lever […] l’anonymat du don de gamètes"

Craignant que "sous couvert de l’égalité [homme-femme] on ne soit tenté de parler […] d’un droit à l’enfant", Sylviane Agacinski pose la question suivante : "la société doit-elle donner à chacun les moyens techniques d’avoir un enfant, y compris en utilisant le corps d’autrui comme un matériau anonyme (cellules, utérus) ? Il appartient à chacun, mais aussi au législateur, de définir les droits de l’enfant".
 

(1) Ndlr: La théorie du Genre est d’ailleurs plutôt dénommée Queer theory aux Etats-Unis. On retrouve là aussi le manque d’exactitude de la presse française dans ce domaine dénoncé par Sylviane Agacinski. C’est pourquoi elle emploie le terme de Queer theory.


Sources: 

Famille Chrétienne (Clotilde Hamon - Samuel Pruvost) 30/06/12 - 6/07/12