Deux scientifiques relativisent l’annonce du Pr Peschanski



Alain Privat, ancien directeur d’unité à l’INSERM et ancien directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) et Monique Adolphe, ancienne présidente de l’EPHE et ancienne présidente de l’Académie de pharmacie, publient dans le Quotidien du médecin une tribune pour critiquer le parti pris idéologique de l’annonce du Pr Marc Peschanski le 1er avril 2011 (cf. Synthèse de presse du 01/04/11).

"L’objectivité scientifique impose de relativiser de telles annonces. Elles enferment les patients, leurs familles, l’opinion publique, les médias et les responsables politiques dans une logique erronée, selon laquelle la recherche sur les maladies génétiques ne pourraient désormais progresser que ‘grâce aux cellules souches embryonnaires humaines’", protestent-ils tout en faisant remarquer que, comme l’annonce de la naissance du premier bébé-médicament français (cf. Synthèse de presse du 08/02/11) le jour de l’ouverture du débat bioéthique à l’Assemblée nationale, cette annonce est justement intervenue à la veille des discussions au Sénat.

Selon eux, aucune raison scientifique ne justifie cette annonce : aujourd’hui, les cellules pluripotentes induites (iPS) constituent une méthode alternative plus performante, plus facile et plus sûre à la recherche sur les cellules souches embryonnaires. Depuis leur découverte il y a 4 ans, les cellules iPS ont en effet permis la modélisation d’un grand nombre de pathologies, y compris de maladies de même type que la dystrophie myotonique de Steinert sur laquelle porte l’étude du Pr Peschanski : anémie de Fanconi, syndrome de Rett, ataxie de Friedreich, progeria de Hutchinson Gilford, syndrome de Timothy, syndrome du long QT, maladies touchant le développement neural. "Comme pour la modélisation, le criblage de molécules peut se faire de manière aussi efficace et probante avec des cellules iPS, et ceci sans avoir à détruire un embryon", ajoutent-ils, alors que le second volet de l’annonce du Pr Peschanski concernait justement le criblage de composés pharmaceutiques sur des cellules souches embryonnaires.

Ils expliquent par ailleurs que le travail sur les cellules iPS est plus facile et plus sûr que celui sur les cellules souches embryonnaires. Pour obtenir des cellules iPS, il suffit en effet de prélever des cellules de peau sur un sujet malade et de les faire se différencier en cellules immortelles. Il est au contraire plus complexe de travailler sur des cellules souches embryonnaires puisqu’il faut attendre qu’un DPI soit réalisé sur la maladie à étudier pour "récupérer ensuite un embryon porteur de la pathologie". "Ce mécanisme complexe conduit d’ailleurs la plupart des équipes à utiliser des lignées déjà existantes, dont de nombreuses études ont montré les dérives chromosomiques et génomiques".

Pourquoi donc un tel effet d’annonce alors que l’étude du Pr Marc Peschanski est, par ailleurs, encore fort éloigné de la thérapeutique ? "Ce lobbying est incompréhensible sur le plan médical et scientifique, sauf à y voir la nécessité pour certains organismes de justifier auprès de leurs généreux contributeurs les investissements très importants réalisés dans ce domaine de la recherche sur les cellules souches embryonnaires humaines, recherche qui n’a, en fait, conduit à aucune thérapeutique efficace jusqu’à présent nulle part dans le monde. L’industrie du médicament et celle de la procréation assistée ne sont sans doute pas étrangères non plus à cette véritable ‘chasse’ aux cellules souches embryonnaires humaines", en concluent Alain Privat et Monique Adolphe. Les conséquences de ce parti-pris idéologique sont importantes puisque la France a déjà pris un retard considérable dans le domaine de la recherche sur les cellules souches iPS faute d’un financement public adéquat.

Pour ces deux scientifiques, cette annonce est "en retard d’une guerre, et représente un danger réel pour l’avenir de la recherche sur les maladies génétiques et leur traitement, en faisant peser sur notre pays un handicap qui risque d’être irréversible."


Sources: 

Le Quotidien du médecin 05/04/11