Les conséquences psychologiques d'une greffe



La première greffe de visage réalisée récemment en France (cf revue de presse du 1er décembre 2005) suscite de nombreuses réactions quant aux répercussions psychologiques d'une telle intervention. Les chirurgiens qui ont réalisé cette greffe affirment que la patiente va "aussi bien que possible" mais on peut s'interroger sur l'appropriation de ce nouveau visage, qui plus que toute autre partie du corps, reflète et symbolise l'identité.

Pour le docteur Burloux, psychiatre et psychanalyste, qui rencontre quotidiennement la jeune femme, le travail psychique est le même quel que soit l'organe greffé : "il s'agit toujours d'apprivoiser, de s'approprier cette structure vivante venue d'un autre." Un ébranlement identitaire propre à toute greffe que David Le Breton, sociologue et anthropologue à Strasbourg, qualifie de "rupture anthropologique".

"Notre présence au monde étant une présence de chair, un organe n'est pas un objet comme un autre" souligne David Le Breton. "C'est une part d'autrui qui implique, par la suite, de vivre dans la cohabitation". Chez certains greffés, cette intervention entraîne "un débat intérieur très intense" avec cet autre devenu une part de soi même, qui peut se comporter à la fois "comme un ami exigeant et comme un intrus, voire un persécuteur".

Quel que soit le donneur, qu'il soit mort ou vivant, le receveur lui sera toujours redevable. Chez certains, ce sentiment sera une force alors que chez d'autres, elle générera anxiété et culpabilité.

Les dons d'organes sont anonymes en France ce qui fait naître chez certains greffés de nombreux fantasmes : peur d'être contaminé, désir de mieux connaître le donneur...Cette appropriation de l'organe de l'autre est donc difficile et plus particulièrement quand il s'agit du coeur, l'organe d'expression des émotions. Celles-ci ne se manifestent que si le muscle cardiaque est connecté nerveusement au système sympathique, ce qui, après une greffe, nécessite plusieurs années.

Quant aux parties plus visibles comme le visage ou les mains, seuls les greffés peuvent témoigner de ce qu'ils ont ressenti. Les psychologues qui ont suivi, Denis Chatelier, premier homme au monde à avoir reçu une greffe des deux avant-bras et des deux mains en janvier 2000, ont précisé en 2005 qu'il avait retrouvé une sensibilité jusqu'au bout des doigts et que son cerveau transférait aux nouveaux membres les représentations mentales des anciens.

Le Figaro revient sur les informations qui ont filtré dans les journaux anglais sur l'identité de la donneuse et de la receveuse. Il rappelle qu'en France, comme en Grande Bretagne, "le don d'organes repose sur le principe de l'anonymat du donneur qui ne peut connaître l'identité du receveur, ni le receveur celle du donneur". Toutefois, en Grande Bretagne, les journaux considèrent que le droit à l'information du lecteur prime sur le droit à la vie privée ou le droit à l'image. La législation ne condamne que l'information erronée. En France, la révélation du nom de la donneuse comme celui de la receveuse, de même que la publication de leurs photos sans autorisation, peut conduire un organe de presse à payer jusqu'à 150 000 euros de dommages et intérêts.


Sources: 

Le Monde (Catherine Vincent) 01/02/06 - Le Figaro (Thiébault Dromard) 01/02/06 - Le Figaro (Edgardo Carosella et Thomas Pradeu) 10/04/06