Colloque « Euthanasie de la personne vulnérable » à Fribourg (Suisse) : Des experts s’interrogent


L’Université de Fribourg a organisé lundi 3 novembre 2014 un colloque international sur le thème « Euthanasie de la personne vulnérable ». Les intervenants, philosophes, sociologue, économistes et soignants, ont donné leur éclairage sur les grandes questions soulevées par ce thème : la liberté, les risques liés au financement de l’allongement de l’espérance de vie, la relation de confiance soignants-malades, la mort et le mal, le suicide…

 

Après avoir proposé de regarder la vie comme un don, Thierry Collaud, théologien à l’Université de Fribourg et ancien médecin, a montré que la souffrance est une « absence de vie douloureusement ressentie », et il a insisté sur la nécessité de la prendre réellement en compte. Pour lui, l’euthanasie peut être vue comme une validation du désespoir de celui qui souffre et renvoie à notre responsabilité par rapport à la vulnérabilité.

 

Nicolas Aumonier, historien et philosophe des sciences à l’Université Joseph Fourrier de Grenoble, s’est interrogé sur la liberté dans le choix de l’euthanasie, compte tenu du fait, qu’en fin de vie, la volonté est vulnérable de fait. La personne peut très vite être submergée par la souffrance, et se trouver dans l’incapacité de faire un choix réellement libre. Il explique aussi que la liberté peut être contrainte entre autres quand elle se trouve face aux différentes justifications de l’euthanasie, aux techniques en lien avec l’intention du soignant qui les utilisent.

 

David le Breton, sociologue à l’Université de Strasbourg, membre de l’Institut universitaire de France et de l’USIAS (Institut d'Études Avancées de l'Université de Strasbourg), s’est attaché à définir la vulnérabilité en la rattachant à la dignité prise d’un point de vue sociologique. Il évoque l’importance de l’entourage qui « potentialise » la vie du patient et apaise la douleur. Il insiste également sur le fait que les « circonstances ne cessent de redéfinir la vie », que l’indignité ressentie n’est pas définitive et qu’il est de ce fait important de laisser une chance à la vie. Il conclue en rappelant le « Tu ne tueras point » qui peut aussi s’entendre comme « Tu n’abandonneras pas l’autre à son sort ».

 

Marc Desmet, chef de service en soins palliatifs à Hasselt en Belgique et jésuite, fera un état des lieux de l’application de la loi légalisant l’euthanasie en Belgique, pointant les failles de la loi, les dérives constatées, ainsi que la difficulté pour les soignants de distinguer une demande faite en toute liberté d’une demande faite sous la pression. Il se dit préoccupé par l’évolution des demandes d’euthanasie qui se déplacent discrètement (hormis les cas dont les médias font grands bruits) de la fin de vie à ce qui est appelé la fatigue de vie.

 

Paul Dembinski, est économiste de l’Université de Fribourg et directeur de l’Observatoire de la finance à Genève. Il montre qu’en Suisse, l’extension de l’euthanasie, n’est plus seulement liée aux questions de fin de vie mais que des problématiques financières et sociales entre désormais en jeu qui sont autant de motifs très éloignés de l’argumentation compassionnelle habituelle. Il explique qu’une personne qui dépasse l’espérance de vie calculée à 65 ans, peut être considérée par les assureurs comme un « problème, un passif, voire un resquilleur ». La tentation serait alors de proposer des polices d’assurance vie avec une date limite, date à laquelle il faudrait pratiquer l’euthanasie. Paul Dembinski propose heureusement quelques pistes pratiques pour enrayer cet engrenage, et évoque un contrat d’entraide passé entre les générations.

 

Bernard Schumacher, maitre d’enseignement et de recherche à l’Université de Fribourg, pose quant à lui une question : la mort est-elle indépendamment des circonstances un mal, un bien ou un mal selon les circonstances, ou toujours un mal ? Il reprendra les différents auteurs qui ont abordé ce sujet, les différents courants qui tendent à justifier l’euthanasie en déplaçant le point de référence de la réflexion philosophique de l’homme à d’autres plus aléatoires et surtout plus relativistes.

 

Jacques Ricot, philosophe et chercheur associé à l’Université de Nantes, interviendra en clôture du colloque. Il a proposé une réflexion sur le suicide, réaffirmant qu’il n’est pas un droit de l’homme. Il s’attardera sur le texte de loi sur le suicide assisté autorisé en Suisse qui peut être incitatif, et il a exprimé son inquiétude de voir cette question s’imposer de plus en plus dans la sphère publique. Il invite les citoyens à faire preuve d’une compassion intelligente.

 

Lors de mon intervention, j’ai posé la question des liens entre confiance et vulnérabilité au cœur de la relation soignante. La confiance est à la base de la relation médecin-patient et de la relation soignant-patient. Elle est d’abord contrat, un contrat qui trouve sa raison d’être dans la vulnérabilité plus ou moins importante de la personne. Cette relation fondée sur la confiance impose un nécessaire respect entre les différents protagonistes. Confiance et respect sont les deux pôles essentiels de cette relation contractuelle si particulière qui s’établit sur l’assurance que le médecin aura toujours à l’esprit de travailler au vrai bien de son patient, quitte à ne pas toujours aller dans le sens de ses désirs. La question se pose alors de savoir si la confiance que le patient en fin de vie met dans son médecin est la même quand le patient a une demande d’euthanasie et quand ce même patient a une demande de soins palliatifs, et uniquement de soins palliatifs. N’y a-t-il pas des éléments qui modifieraient cette confiance ?

 

La journée a été riche en échanges, les orientations différentes des intervenants permettant un débat assez large et beaucoup de questions. Toutes n’ont pas trouvé de réponses, mais les éléments apportés permettront de nourrir la réflexion sur la place que nous souhaitons ou non donner à celui qui est faible, et que nous serons tous un jour, ainsi que sur le sort que nous lui réservons. Pour ceux qui souhaiteraient avoir l’intégralité des interventions, l’Université de Fribourg prévoit la publication de celle-ci dans les mois qui viennent.

 

Laurence Henry (avec Gènéthique)