Bébés OGM : cobayes malgré eux


Au mépris des risques et du consensus éthique, deux bébés génétiquement modifiés auraient vu le jour en Chine. Une première mondiale qui fait parler d’elle, mais dont le principe de base n’est pas condamné fermement par les institutions concernées. Pourtant, elle pourrait être enfin l’occasion d’une prise de conscience et d’un revirement éthique de la recherche.

 

He Jiankui, chercheur à l’université de Shenzen, a annoncé le 26 novembre dans une vidéo la naissance de jumelles, « Lulu et Nana », dont il aurait modifié le génome au stade embryonnaire à l’aide de CRISPR[1]. CRISPR est cette technologie qui cible des séquences d’ADN pour les découper, et permet ainsi de corriger des mutations à l’origine de maladies, mais aussi de modifier n’importe quel gène. Connue depuis 2012[2], elle a été utilisée pour la première fois sur des embryons humains « non viables » en 2015 (cf. Chine : Des manipulations génétiques d'embryons humains avérées) : une équipe chinoise avait alors échoué à corriger le gène responsable de la béta thalassémie, toutes les cellules des embryons n’ayant pas été modifiées. Cette première avait entrainé une demande de moratoire, et un sommet international réunissant les académies des sciences et de médecine à Washington s’est tenu en décembre 2015. Au bilan, une déclaration commune qualifiant d’ « irresponsables » - et donc interdisant temporairement - les modifications du génome humain par la technique CRISPR-Cas9 qui pourraient être transmises de façon héréditaire aux générations futures [par modifications portant sur la lignée cellulaire germinale]. Mais en avril 2016, un autre chercheur chinois annonce avoir réitéré des essais sur l’embryon humain pour le rendre résistant au VIH. Sans succès. En mars 2017, une troisième publication chinoise confirme le risque de mosaïcisme[3] lié à l’utilisation de CRISPR sur des embryons humains. Cette même année, trois autres équipes dont une américaine et une britannique publient des travaux sur la modification du génome d’embryons humains[4]. Ces embryons ont ensuite été détruits. En outre, des expériences similaires ont pu être effectuées sans avoir été relayées par les médias. Toutes ces annonces montrent que si la naissance de « bébés OGM » n’avait pas encore eu lieu, beaucoup étaient tentés par l’expérience. « Si ce n’avait pas été [lui], quelqu’un d’autre » l’aurait fait s’est d’ailleurs justifié le chercheur. De transgression en transgression, il n’y a qu’un pas, vite franchi.

 

Un amateurisme consternant ?

 

La « fuite » sur les travaux de He Jiankui est « fortuitement » tombée à la veille du second sommet international sur le sujet, à Hong Kong[5]. Une réunion peu connue du grand public qui s’est soudain trouvée au centre de l’attention internationale. L’occasion pour le chercheur de s’expliquer sur des travaux, qui n’ont pas fait l’objet d’une publication scientifique. Son essai visait à modifier le gène CCR5, dans le but d’immuniser une personne contre le VIH. Il n’a donc pas corrigé de mutation, mais créé un variant naturel[6] de ce gène chez des embryons dont le père était séropositif. Avant de se lancer dans l’expérimentation humaine, He Jiankui aurait fait des tests chez la souris, le singe, sur des lignées de cellules humaines et sur des embryons non viables. Huit couples ont été impliqués, l’un d’entre eux s’est désisté. Sur 31 embryons obtenus par fécondation in vitro, 22 ont été édités, 2 implantés et une troisième grossesse serait en cours. Les données fournies par le chercheur inquiètent : mosaïcisme, effet hors cible, ces effets non maitrisés de CRISPR semblent bel et bien avoir atteint les deux embryons choisis pour être implantés, sans que cela n’arrête les chercheurs.

 

Le consentement des couples à une telle opération laisse songeur. « Ils sont tous éduqués. Ils savent beaucoup de choses sur le VIH », a déclaré He Jiankui. Mais qu’ont-ils compris au détour d’ «une conversation d’une heure et dix minutes » ? Ont-ils pris la mesure des sous-entendus que recouvrait la question « acceptez-vous de participer à un protocole de vaccination contre le VIH ? »

 

Une condamnation internationale ambiguë

 

Ce travail, effectué au mépris de toutes les recommandations internationales, a été rapidement condamné. L’hôpital impliqué a porté plainte auprès de la police, accusant le chercheur d’avoir falsifié les documents. L’université qui emploie He Jiankui dit ne pas avoir été au courant, les recherches s’étant déroulées hors du campus. Le vice-ministre des sciences et technologies chinois a déclaré : « Cet incident a violé de manière flagrante les lois et réglementations chinoises et a ouvertement dépassé les limites de la morale et de l’éthique auxquelles adhère la communauté universitaire », affichant sa « ferme opposition » et réclamant « la suspension des activités scientifiques des personnes impliquées ». Dans la foulée, la commission nationale de la santé a demandé l’ouverture d’une enquête par les autorités locales, et He Jiankui a annoncé « faire une pause ». Plus d’une centaine de scientifiques chinois se sont insurgés contre cette « folle expérience » : « Si elle était scientifiquement possible, les scientifiques et les experts médicaux ont choisi de ne pas l’utiliser sur des êtres humains à cause des incertitudes, des risques, et, plus important, des problèmes éthiques qui s’ensuivent », écrivent-ils.

 

Au lendemain de l’annonce, le comité d’organisation du deuxième Sommet sur l’édition du génome humain a recommandé « une évaluation indépendante pour vérifier cette affirmation et établir si les modifications d'ADN prétendues ont eu lieu ». Même si les modifications génétiques s’avèrent avoir effectivement eu lieu, la procédure était « irresponsable et non conforme aux normes internationales ». « Parmi les lacunes, figurent une indication médicale insuffisante, un protocole d'étude mal conçu, le non-respect des standards éthiques de protection du bien-être des sujets de recherche et un manque de transparence dans le développement, la vérification et la réalisation des procédures cliniques », peut-on lire dans le communiqué.

 

En France, des réactions incertaines pour des enjeux majeurs

 

Ailleurs dans le monde, les réactions ont été nombreuses. Elles émanent de chercheurs, d’institutions et de politiques, notamment le Conseil de l’Europe, l’Unesco, l’OMS. En France, les Académies des sciences et de médecine estiment que « les conditions n’étaient pas réunies » pour cette fois. Selon ces institutions, ce type de démarche ne pourra jamais être éthiquement acceptable « quand le but recherché peut être atteint par d'autres moyens ». Un message qu’il faut bien comprendre comme une condamnation temporaire. En effet, il laisse entendre que faire naitre des bébés génétiquement modifiés pourrait être admis à l’avenir sous certaines conditions : une technique maitrisée et un but acceptable, c’est-à-dire pour ces académies - et pour le moment -  guérir une maladie pour laquelle il n’existe aucun traitement. De plus, les deux académies ne manquent pas de « réaffirmer l’importance pour l’être humain des recherches ‘responsables’ faisant appel aux technologies modifiant l’ADN, y compris quand elles sont menées chez l’embryon », lorsque ce dernier est ensuite détruit. Sur ce point, le Comité consultatif national d’éthique abonde lui aussi, tout en « s’inquiétant » mollement « qu’une ligne rouge ait été franchie ».

 

Avec le seul recul d’une semaine sur ces évènements, plusieurs points doivent déjà être distingués :

  • Sans publication scientifique, la prudence reste de mise, mais la nouvelle est plausible et loin d’être absurde.
  • La technique CRISPR, à distinguer de son usage, n’est pas totalement fiable : il s’agit du risque de mosaïcisme et des effets hors cibles déjà évoqués, qui sont encore loin d’être résolus. Les conséquences sont imprévisibles, l’efficacité est incertaine : He Jiankui s’est donc servi de ses patients comme de cobayes.
  • Il a voulu modifier leur génome non pas pour soigner une maladie mais pour améliorer l’espèce. Outre les problèmes éthiques soulevés, son travail ne se justifie donc ni scientifiquement ni médicalement. Ces deux petites filles n’étaient pas malades, les voilà exposées à des risques majeurs pour un bénéfice ténu. En réponse, le chercheur précise que les fillettes seront suivies médicalement jusqu’à leur majorité, une bien maigre consolation.
  • Pour atteindre son but, les protéger d’une éventuelle infection par le VIH, d’autres alternatives efficaces étaient possibles. En outre, si la mutation du gène CCR5 réduit le risque d’infection par le VIH, elle augmente considérablement celle par le virus West Nile ou celui de la grippe. Son travail semble précipité et irresponsable à tous les niveaux.
  • Lulu et Nana garderont toutes leur vie trace de leur transformation et la transmettront à leurs enfants : toucher au génome de l’embryon revient à changer l’espèce humaine. La portée d’un tel « essai » concerne donc non seulement les scientifiques, mais toute l’humanité.

Si l’on en croit les autorités françaises en la matière, faire naitre des bébés génétiquement modifiés serait un jour acceptable, l’essai de He Jiankui était simplement prématuré. Mais les problèmes ci-dessus demeureront : chaque embryon possède un génome unique, aucun essai préalable ne pourra assurer la fiabilité des « réparations » de son génome. De plus, le second argument consiste à distinguer les modifications qui seraient éthiques de celles qui ne le seraient pas : guérir ou améliorer ? Un filtre bien perméable, qui laisserait petit à petit le transhumanisme prendre le pas. D’autant que pour mettre en œuvre l’édition du génome pour traiter une maladie, il faut disposer d’un embryon malade, lequel serait conçu in vitro ce qui revient à concevoir artificiellement des embryons malades pour ensuite les guérir. Une pratique éthique ?

 

Une hallucinante inconscience

 

Dans la course scientifique, He Jiankui voulait être le premier impliqué dans la naissance d’enfants génétiquement modifiés. Il a contourné les voies classiques pour mener son expérience hasardeuse dans l’ombre puis mettre la communauté internationale devant le fait accompli. Il est aujourd’hui condamné plus pour les conditions de ses expérimentations que pour leurs principes, pour le discrédit qu’il porterait sur l’utilisation de CRISPR plus que pour sa réelle irresponsabilité. Car ce qu’il a osé de façon brutale, d’autres l’envisagent « prudemment », insidieusement et une véritable condamnation entraverait leur marche, plus lente mais tout aussi transgressive.

 

L’annonce de He Jiankui a d’ailleurs été rapidement suivie par celle de Werner Neuhausser, biologiste chercheur de l’université de Harvard, qui compte modifier le génome de spermatozoïdes pour réduire la transmission du gène ApoE lié au risque de développer la maladie d’Alzheimer[7]. Certes l’embryon n’est pas manipulé à ce stade, mais il s’agit bel et bien de modifier la lignée germinale, et de transmettre cette modification à la descendance.

Face à de telles transgressions, l’heure est à la prise de conscience des enjeux de l’utilisation de CRISPR, à une véritable information du grand public sur des risques qui ne pourront jamais être totalement écartés et à la mise en place de balises réellement éthiques que la recherche se devra de respecter.



[1] Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats.

[2] La première découverte remonte à 1987 mais la technique s’est stabilisée en 2012.

[3] Coexistence de cellules avec des génotypes différents.

[4] L’annonce américaine a été mise en doute par la communauté scientifique.

[5] Le sommet se tenait du 27 au 29 novembre 2018.

[6] Trait caractéristique que peu de personnes ont naturellement.

[7] Une personne qui hériterait de ce gène de son père et de sa mère présente un risque de 60 % de développer une maladie d’Alzheimer.