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Y a t'il un "bon" et un "mauvais" eugénisme ? * |
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Nous
sommes dans une société schizophrène qui prétend distinguer l’eugénisme
médical et l’eugénisme criminel. Autrement dit qu’il existe un bon
et un mauvais eugénisme. Un « gentil » et un « méchant ».
Le « méchant » eugénisme ayant été conjuré il y a 60 ans,
il ne reste donc plus que le « gentil ». On comprend que
certains préfèrent être du côté des « gentils » que des
« méchants ». Mais cette simplification est irrecevable. Je
voudrais vous montrer que notre société est déjà très eugéniste,
qu’il n’y a qu’un seul eugénisme et qu’il est toujours
condamnable. Ma démonstration sera purement factuelle : 5 preuves
positives, 5 preuves négatives. 1°)
Des victimes. Ceux qui
justifient l’eugénisme médical ne parlent jamais des victimes puisque,
par définition, celles-ci sont mortes. A la fondation Jérôme
Lejeune, fondation reconnue d’utilité publique pour la recherche sur
les maladies de l’intelligence, nous voyons, quotidiennement, dans notre
consultation, les rescapés de l’eugénisme. Les parents nous confient
les pressions qu’ils ont subi avant la naissance pour les inciter à
l’IMG : « Ce sera un chemin de croix, ce sera un calvaire,
votre enfant sera handicapé mental, il ne pourra pas aller à l’école,
il sera à votre charge pendant des dizaines d’années, en plus il va
vous survivre et alors qui s’occupera de lui, la société ne fait rien
pour les personnes handicapées vieillissantes ? ». Les parents
nous confient aussi ce qui se passe après la naissance : « Le
médecin qui m’a accouchée m’a dit : il est mongol, je vous
avais prévenu madame ». Ou bien encore : « Désolé mais
il n’y a rien à faire pour l’améliorer, la médecine est impuissante ».
Finalement nous rencontrons des parents qui sont seuls avec leur chagrin,
leurs difficultés, leur honte, le sentiment que c’est de leur faute (« cet
enfant, vous l’avez bien voulu parce que vous aviez tous les moyens de
ne pas le garder »), l’impression que la société a déjà
beaucoup fait en les mettant en garde avec le dépistage et que la société
leur reproche d’avoir mis une dépense supplémentaire à sa charge. Ces
enfants et adultes handicapés mentaux, en fait, sont deux fois victimes :
non seulement ce sont des rescapés de l’eugénisme, mais, n’ayant pas
réussi à leur voler la vie, la société a encore quelque chose à leur
prendre et, clairement, on leur vole le droit à être soigné et un jour
guéri. Le mot de guérison pour eux est tabou, interdit, c’est un
« gros mot ». C’est pourquoi la Fondation Jérôme Lejeune,
sans aucune concurrence, est là pour financer ces soins et cette
recherche qu’on leur refuse. Donc,
première preuve : pas d’effet sans cause. Si des victimes de
l’eugénisme, nous en voyons tous les jours, il doit bien avoir de
l’eugénisme quelque part. 2°)
Un investissement. « Mais cet eugénisme n’est pas massif, il est
au contraire individuel», argumente-t-on.
Faux. Je cite un passage du livre
de
M. Milliez, L’euthanasie du fœtus aux
Editions Odile Jacob (1999) :
« Il
est généralement admis, par exemple, que sauf conviction ou disposition
affective contraire des parents, un fœtus atteint de trisomie 21 peut, légitimement
au sens de l’éthique collective et individuelle, bénéficier d’une
interruption médicale de grossesse. Il existe une sorte de consentement général,
une approbation collective, un consensus d’opinion, un ordre établi en
faveur de cette décision, au point que les couples qui devront subir une
interruption de grossesse pour une trisomie 21 ne se poseront guère la
difficile question de la pertinence de leur choix individuel. La société
en quelque sorte, l’opinion générale, même en dehors de toute
contrainte, a répondu pour eux. Tout le monde, ou presque aurait agi de
la même façon. L’indication paraît même tellement établie que les
parents considèrent en quelque sorte que c’est un droit. Qui
d’ailleurs songerait à leur disputer ? L’économie sera faite
ici de lancinantes interrogations sur la pertinence du choix ». « Consentement
général, approbation collective, consensus d’opinion, ordre établi »,
ne sont pas des mots en demi-teinte. Il faut se souvenir que le sociologue
eugéniste Vacher de Lapouge
(Les sélections sociales, 1896) fondait
son raisonnement sur « l’association des volontés individuelles »,
celles-là mêmes que certains de nos contemporains tiennent pour le
meilleur rempart face à l’eugénisme. Effectivement,
le dépistage de la trisomie 21 est un dépistage de masse (cf. rapport du
Pr. Mattei de décembre 1996), généralisé et remboursé par la Sécurité
sociale sans condition d’âge. Les chiffres parlent d’eux-mêmes :
jusqu’en 1996-1997, le nombre annuel de naissances vivantes d’enfants
trisomiques 21 était d’environ 900, en 1999 ce nombre est d’environ
300. En trois ans, le nombre a été divisé par trois. Et cela coûte
plus de plus de 600 MF pour 670 000 femmes (demain plus de 700 MF pour 750
000 femmes enceintes, soit 100 millions d’euros). 3°)
Une contrainte. « Oui mais », diront certains « cet eugénisme
n’est pas coercitif, il est fondé sur le libre choix des parents ».
Faux. M. Mattéi, dans son rapport sur la généralisation du dépistage
de la trisomie 21, avait prévu deux critères de mesure de l’eugénisme : -
un
effort de recherche à visée thérapeutique équivalent sur la trisomie
21 devait être consenti « sauf à croire que le choix est fait de
l’élimination plutôt que de la compréhension des causes de
l’affection dans le but de mieux prévenir ». Or quand on consulte
ORPHANET qui regroupe les recherches faites sur 900 maladies rares,
s’agissant de la trisomie 21, on trouve 72 laboratoires qui font du
diagnostic, 100 centres qui font du conseil génétique, seulement 6
projets de recherche mais aucun à visée thérapeutique. -
le
consentement éclairé de la femme ; la coïncidence entre la courbe
ascendante du DPN et celle des IMG prouve que, dans la quasi totalité des
cas, le choix s’effectue dans le même sens, celui de l’avortement des
enfants dépistés. Que signifie alors une liberté de choix qui
s’effectue invariablement dans le même sens ? Argument
surabondant : un comité de suivi devait être chargé de rendre un
premier rapport d’évaluation au terme de la première année. Il n’y
a jusqu’à présent ni comité ni rapport. 4°)
Une loi permissive. « La loi républicaine condamne l’eugénisme
et n’admet la sélection anténatale que pour un nombre limité de
maladies », dira-t-on.
Faux. La rédaction du texte issu de la loi de bioéthique française est
un modèle d’ambiguïté : « Toute pratique eugénique
tendant à l’organisation de la sélection des personnes est interdite
» (Art.
16-4 du code civil français). Une telle rédaction permet en réalité,
impunément, d’organiser la sélection des personnes, tout en récusant
l’accusation d’eugénisme. « Oui, nous organisons bien la sélection
des personnes », avouent certains praticiens, « mais notre
pratique n’est pas eugénique ». Preuve
en est que les 4 conditions du DPN ont été abandonnées : la gravité
(bec de lièvre), l’incurabilité (on demande des diagnostics pour des
maladies curables), l’intérêt de l’enfant (on tient compte des
conditions économiques et sociales des parents), la certitude (il suffit
d’un risque de 10 à 20% de déclenchement d’une maladie pour qu’une
grossesse soit interrompue). La
loi de bioéthique de 1994 n’empêche nullement le Pr. Philippe Meyer,
de l’hôpital Necker, et auteur d’une « Philosophie de la médecine »,
de dire dans
un article du Figaro Magazine, le 24 novembre 2001:
« Je ne suis pas eugéniste, mais si je veux avoir un enfant avec
des yeux bleus, je ne vois personnellement pas de drame à cela (…) Je
n’ai jamais voulu parler d’eugénisme de masse, dicté par des normes !
J’ai simplement parlé de convenance. Si j’ai quelqu’un qui ne
partage pas mon goût pour les yeux bleus, mais qui a envie d’avoir un
enfant aux yeux noirs, je respecte son choix. Il n’y a pas d’eugénisme
là-dedans, il y a une simple convenance ». Mais supprimer quelqu’un,
un être humain vivant, par convenance, parce qu’il a ou qu’il n’a
pas les yeux bleus, quel autre nom donner à cette pratique qu’une
pratique eugénique ? 5°)
La revendication d’un préjudice collectif.
Quant à la société qui a investi massivement sur la prévention, la
naissance d’un enfant « hors normes » déjoue ses plans et dégrade
ses comptes Elle avait prévu que « l’évitement » de
l’enfant malade ou handicapé coûtait infiniment moins cher que sa
prise en charge, tout au long de la vie, avec l’accueil, les soins, la
scolarité et le vieillissement de l’intéressé. En somme, elle a déjà
payé pour cet enfant en finançant la prévention, elle n’est pas prête
à payer une seconde fois pour lui. D’où le terme significatif de
« taux d’échappement » pour qualifier les enfants qui
passent entre les mailles du filet tendu par le diagnostic prénatal et
qui causent par leur naissance un tort à la société. Dans
ces conditions, rien n’est plus évident que de tenter d’obtenir réparation
d’une naissance indésirable. La règle étant la naissance d’un
enfant normal, le fait de n’avoir pu éviter la naissance d’un enfant
anormal, par l’IMG, se transforme en préjudice réparable. Le seul acte
par lequel le dommage pouvait être évité était l’avortement.
L’avortement remettait les choses en ordre. L’avortement empêchait le
chaos. L’avortement représentait la sécurité et l’économie.
L’avortement préservait le bonheur. Le non-avortement devient donc un
imprévu, un malheur, une perte de chance qui doit pouvoir être invoquée,
valorisée et remboursée au bénéfice des parents, de la société et de
l’enfant. Il suffit de désigner en la personne du médecin un
responsable qui soit en même temps un payeur. La
signature de l’eugénisme, c’est que la Sécurité Sociale se soit
portée partie au procès Perruche en invoquant le fait que la naissance
d’un enfant handicapé lui causait du tort. Dès lors la boucle de
l’eugénisme est bouclée : investir pour ne pas avoir d’enfants
handicapés, donc économiser sur la recherche et la thérapeutique, donc
faire payer les responsables, à savoir, pour commencer, les médecins. 6°)
Escamotage de la matérialité des faits avec l’invocation d’une
intention généreuse, compassionnelle, toujours supposée bonne.
Pour certains, en effet, qu’est-ce qui distinguerait un eugénisme médical
d’un eugénisme criminel ? Pratiquement, rien dans les modalités
d’exécution ni dans les modes opératoires ne distinguerait les deux
catégories d’eugénisme. En revanche, ce qui justifierait l’eugénisme
médical, c’est, pour M. Jacques
Milliez,
« la pureté de l’intention,
la sincérité de la motivation et la qualité de la finalité poursuivie
(…) Tout tient dans l’intention. L’euthanasie fœtale n’est tolérable
éthiquement dans sa dimension eugénique que parce qu’elle n’est conçue,
organisée, préméditée que pour l’intérêt des personnes, le bénéfice
individuel des couples et qu’elle est acceptée par eux dans la plus
absolue liberté, sans la moindre contrainte extérieure. Sa motivation
est d’éviter pour l’enfant à naître des souffrances inacceptables,
irrémédiables, incurables et pour les parents un calvaire, le fardeau
insupportable, la blessure perpétuelle du handicap irréversible de leur
enfant. Elle procède donc bien d’une attitude compassionnelle,
individuelle et consentie. Elle s’oppose ainsi à l’euthanasie
criminelle qui procéderait par la contrainte et émanerait d’un projet
collectif délictueux. Le but d’un tri d’embryons ou d’une
interruption médicale de grossesse demeure une intervention médicale
singulière, personnelle, dont la décision naît du dialogue particulier
entre des parents et des médecins. Elle représente le contraire d’une
soumission aux directives d’une entreprise de santé publique, d’un
programme économique ou politique meurtrier ». L’intention
n’est pas le seul élément à considérer pour juger d’un acte.
D’autant qu’on entend rarement invoquer de mauvaises intentions. La
matérialité des faits est fondamentale : or dans l’eugénisme
criminel et l’eugénisme médical, la réalité objective est la même. 7°)
Escamotage de la gravité des faits. Elle serait atténuée au motif
qu’il n’y aurait pas de tentative d’amélioration de l’espèce*.
Rien
ne laisserait présager le projet de perfectionnement germinal d’une
lignée, de thérapie germinale. Ce n’est pas vraiment un argument.
D’une part, ce n’est pas la définition de l’eugénisme. D’autre
part, quelle naïveté ! On pourrait toucher à l’embryon et on
s’interdirait de toucher aux cellules reproductrices ?
L’inventeur de la FIV, Edwards, déclare : « Nous devons améliorer
l’espèce humaine ». De nombreuses personnalités scientifiques y
sont favorables. Le recours à l’ICSI est un premier pas dans ce sens.
L’ICSI risque de propager la stérilité. Donc, pourquoi ne pas
manipuler le spermatozoïde du père pour rendre fertile toute sa
descendance ? Il est infiniment plus logique de soigner toute une
lignée au lieu de recommencer les mêmes traitements à chaque génération.
Il est donc très vraisemblable que nous irons vers de la recherche en thérapie
germinale. 8°)
Escamotage de l’historicité des faits*.
C’est
la thèse de M. Taguieff qui condamne l’équation : « eugénisme
= racisme = génocide » pour ne pas diaboliser l’eugénisme. En
fait, soyons clair, il ne s’agit pas du tout de comparer les médecins
qui font du DPN et du DPI à des nazis. Mais prétendre que le nazisme a
corrompu l’eugénisme et qu’il faut déconnecter complètement les
deux pour ne pas faire de tort à ceux qui font de l’eugénisme « clean »
aujourd’hui témoigne d’une bien oublieuse mémoire. Parce que tout de
même, les expériences scientifiques nazies datent de 1942, le procès de
Nuremberg de 1947 et la Déclaration universelle des droits de l’homme
de 1948. Ce n’est pas tout à fait une coïncidence. L’eugénisme ne
se confond pas avec le nazisme. Mais dans ce qu’on a reproché au
nazisme, il y avait notamment l’eugénisme. Depuis, il ne s’agit plus
de défendre le progrès mais de le justifier. 9°)
Escamotage de la possibilité même des faits en raison de leur coût.
La pratique eugénique ne serait promise à aucun avenir en raison de son
coût. En réalité, le coût du DPN (1 MF l’enfant trisomique dépisté
et avorté) montre que le coût n’est pas dissuasif. Il est évident par
ailleurs que si l’on sait faire de l’ovulation in vitro, les coûts de
FIV + DPI, voire du clonage, diminueront car il y aura beaucoup moins de
stimulations ovariennes. Ensuite, présenté dans la perspective de la prévention,
le coût de la pratique eugénique n’est pas vraiment un obstacle
puisqu’il est censé éviter d’autres coûts encore plus élevés. 10°)
Escamotage du mot lui même faute de pouvoir supprimer les faits Pour
certains, comme le Pr. Frydman dans son livre Dieu,
la médecine et l’embryon aux éditions Odile Jacob,
tout est bon pour condamner injustement le médecin-chercheur au nom de
l’eugénisme. Pour lui, « l’eugénisme, au sens strict consiste
à réduire dans la population le nombre d’individus porteurs
d’anomalies génétiques, de tares, en empêchant la transmission de
patrimoines héréditaires anormaux ». Alors,
naturellement, le diagnostic pré natal qui conduit à l’élimination de
plusieurs centaines de fœtus par an, qui n’auraient de toute façon pas
vécu ou, comme les trisomiques, pas procréé, n’a rien à voir avec
une pratique eugéniste. Au contraire, l’accusation ne serait qu’un
moyen idéologique de faire rebondir le débat sur l’avortement. Quant
au diagnostic pré implantatoire, qui consiste à ne réimplanter que les
bons embryons et à éliminer les autres, il « ne concernerait
qu’un faible pourcentage de la population, les seuls individus risquant
de transmettre une maladie grave connue ». Ensuite, à chaque génération,
de nouveaux cas apparaissant, « une lutte systématique contre ces gènes,
menée selon une méthode autoritaire, serait perdue d’avance ». « Au
bout du compte, il y a autant d’eugénismes que d’eugénistes »,
poursuit Frydman qui en conclut que « l’eugénisme est plus facile
à montrer du doigt qu’à définir précisément ». « Ne
vaudrait-il pas mieux, pour éviter l’aporie, renoncer à employer le
terme à tout propos ? ». Puisque la réalité de l’eugénisme est incontournable, et même confirmée dans son aspect multiforme, on va alors mettre le mot de côté ! Le nettoyage du dictionnaire est un indice précis pour mesurer les percées d’un totalitarisme sournois. Jean-Marie
Le Méné Président de la Fondation Jérôme Lejeune Fondation
Jérôme Lejeune |
| * Intervention de Jean-Marie Le Méné, président de la Fondation Jérôme Lejeune (www.fondationlejeune.org) au Sénat, lors du colloque Bioéthique et santé mentale : sexualité et handicap organisé par La Fédération Française de Santé Mentale et le Collège des Hautes Études en sciences médico-sociales et médico-judiciaires. |