|
« Science
sans conscience n’est que ruine de l’âme » affirmait Rabelais.
Cette phrase illustre le bouleversement des comportements face aux dépistages
systématiques d’anomalies. Mais qu’entend-t-on par eugénisme ?
Est-ce la tentation de produire l’homme parfait ? Le désir
d’enfant parfait ? Le refus de l’anormalité ?
L’eugénisme est-il nécessairement étatique ? Peut-il être
individuel ?
Historiquement, l’eugénisme a subi plusieurs étapes : de l’art
de bien engendrer, on est passé à une pseudo-science avec l’amélioration
des qualités natives, puis ce fut les projets politiques du 20ème
siècle discrédités par les nazis, enfin aujourd’hui, on parle de néo-eugénisme.
Ainsi Platon, dans « La République », décrivait une
politique destinée à éviter qu’une union se fasse au hasard dans la
cité : il fallait élever les enfants des élites si on voulait la
perfection.
L’art de bien engendrer est une préoccupation ancestrale. C’est le
souci de se doter d’une descendance exempte de tares. Dans nos sociétés
aux valeurs individualistes, il existe un ensemble d’attitudes, de préférences
qui renvoient à des représentations qui accompagnent les questions liées
à la descendance. Il s’agit de la biomédecine du désir, la volonté
d’un enfant sans défaut dit « normal ». La hantise d’un
enfant malformé est telle qu’elle motive une large acceptation de
mesures euthanasiques pour les nouveaux nés ou des décisions
d’abandon. Il y a donc clairement une intolérance à l’égard de
l’anormalité qui s’incarne dans des affaires juridiques. On peut donc
parler d’une imprégnation eugéniste des mentalités autour du rejet de
l’enfant malformé ou atteint d’une maladie incurable. Pour exemple,
l’avis du Comité consultatif national d’éthique de janvier 2000
« Fin
de vie, arrêt de vie, euthanasie »
qui admet l’exception d’euthanasie pour « le cas des
nouveau-nés autonomes et porteurs de séquelles neurologiques extrêmes
incurables dont les parents ont été informés ».
Plus tard, c’est Francis Galton qui est considéré comme le
fondateur de l’eugénisme moderne. Il prétend tirer de la théorie de
Charles Darwin (« l’origine des espèces » de 1859) une méthode
scientifique permettant l’amélioration des qualités natives. Ainsi,
selon lui, avec les progrès de la civilisation, les grands principes des
sociétés démocratiques, tels que l’altruisme, nuisent et entraînent
la dégénérescence de l’espèce humaine. L’objectif de Galton n’était
pas d’améliorer l’espèce humaine en général mais d’assurer le développement
et la prédominance des êtres humains qu’ils jugent supérieurs. Ses idées
le conduisent ainsi à rejeter toute solidarité envers les miséreux.
Surtout, Galton conclut « qu’il faut favoriser la survie des
plus aptes et ralentir ou interrompre la reproduction des inaptes. »
Ainsi, peu à peu, les théories raciales se développent : il
faut assurer la domination des races supérieures.
Au 20ème siècle, les savants sont persuadés de pouvoir
changer les données biologiques. Se dégage notamment la distinction
entre l’eugénisme négatif, pour écarter certaines personnes
qui transmettent de mauvais caractères et ainsi raréfier les tares héréditaires,
et l’eugénisme positif, qui encourage la reproduction des
personnes capables de transmettre les bons caractères.
L’idéal d’une aristocratie biologique se dessine notamment avec
Charles Richet, Jean Rostand et Alexis Carrel. Ce dernier, dans « l’homme
cet inconnu » de 1935, dira notamment : « Pour la
perpétuation d’une élite, l’eugénisme est indispensable. Il est évident
qu’une race doit reproduire ses meilleurs éléments. » Tous
les eugénistes sont convaincus de la primauté de l’hérédité sur le
milieu culturel et social, et mettent en avant le déterminisme génétique
dans le déroulement de l’existence humaine.
L’eugénisme politique, quant à lui, se développera principalement
aux Etats-Unis, avec les stérilisations forcées, ce qui induit que
dans un pays démocratique, l’eugénisme était bien présent.
Dès 1907, l’Etat de l’Indiana a promulgué une loi de stérilisation
obligatoire des dégénérés héréditaires. Dans les années 30, plus de
trente Etats étaient dotés d’une telle législation. La question qui
se posait était de savoir si ces mesures d’eugénisme négatif étaient
ou non conformes à la Constitution américaine et aux droits
fondamentaux. Sur ce point, la Cour Suprême fut saisie en 1927 : affaire
Buck contre Bell. Dès lors que le caractère héréditaire était
prouvé (« trois générations d’imbéciles suffisent »),
la stérilisation était légale.
Suite à cette décision, de nombreuses lois sur la stérilisation des épileptiques,
des déficients mentaux se multiplièrent.
En 1942, la Cour Suprême fut de nouveau saisie de la constitutionnalité
d’une loi de stérilisation : affaire Skinner contre Oklahoma.
Cette loi permettait la stérilisation d’une personne qui avait été
condamnée pour des infractions à 3 reprises.
La Cour déclara cette loi inconstitutionnelle pour la raison suivante : « L’ordonnance,
en excluant une catégorie d’infraction de son application, viole la
clause d’égale protection des lois, garantie par le 14ème
amendement ». Aucune mention n’était faite du caractère
mutilant de la stérilisation et de son appartenance à une politique
d’eugénisme ! Il n’y avait aucun fondement sur le fait que la stérilisation,
pour un comportement anti-social héréditaire, était répréhensible.
Mais c’est surtout l’exemple de l’Allemagne nazie et de ses atrocités
qui illustre par excellence le gros du contingent des doctrinaires de
l’eugénisme.
Avec les progrès spectaculaires de la médecine, du génie génétique,
de la biologie en général, l’eugénisme réapparaît, de nos jours, au
cœur des discours et des débats : c’est le néo-eugénisme.
Une traduction fort connue des idées eugénistes a été la création,
par exemple, aux Etats-Unis, de banque de sperme de donneurs sélectionnés
en fonction de leur valeur intellectuelle et morale.
Certains ont pu arguer du fait qu’il fallait lutter contre le fardeau génétique
au nom du principe de bienfaisance. Il faudrait donc valoriser l’eugénisme
par rapport aux générations futures : la préservation, voire
l’amélioration des qualités génétiques des groupes présents serait
un impératif de bienfaisance à l’égard des générations futures.
En France, Jacques Testart a affirmé que la conjugaison potentielle de la
génétique et de la procréation médicalement assistée permettrait une
pratique eugéniste nouvelle non autoritaire mais efficace, tout autant
contraire à la dignité humaine que l’eugénisme d’Etat (« l’œuf
transparent »)
.
La loi du 29 juillet 1994 relative au respect du corps humain complète
le Code civil et le Code pénal en interdisant et sanctionnant les
pratiques eugéniques. Les pratiques eugénistes sont regardées comme des
atteintes à l’intégrité de l’espèce humaine. La législation
nouvelle s’oppose donc avant tout à l’eugénisme collectif. En effet,
l’article 16.4 du Code civil énonce : « Nul ne peut
porter atteinte à l’intégrité de l’espèce humaine »et
que « toute pratique eugénique tendant à l’organisation de la
sélection des personnes est interdite. » L’article 511.1 du
Code pénal, quant à lui, dispose « Le fait de mettre en œuvre
une pratique eugénique tendant à l’organisation de la sélection des
personnes est puni de vingt ans de réclusion criminelle. » |