Cellules souches de la peau et de la cornée (Keratinocytes, fibroblastes, mélanocytes)

 

I- Yann Barrandon

Directeur de Recherche - Département de différenciation épithéliale - Ecole normale supérieure  

II- Jean-Paul Renard

Directeur de Recherche INRA - Laboratoire de biologie cellulaire et moléculaire - INRA

 

Cellules souches cutanées et thérapie cellulaire

Yann Barrandon

    Trois types cellulaires cutanés sont utilisés en thérapie : les kératinocytes, cellules épithéliales responsables du rôle de barrière de la peau, les fibroblastes, cellules mésenchymateuses responsables de la production des fibres de collagène du derme et les mélanocytes responsables de la pigmentation.

    Certains kératinocytes, appelés keratinocytes clonogéniques (Keratinocyte colony-forming cells, K-CFCs), sont capables de former des clones en culture.  C'est cette propriété qui est utilisée pour fabriquer les épithéliums de culture qui sont transplantés chez les grands brûlés.  Les kératinocytes clonogéniques sont présents dans l'épiderme et les follicules pileux.

    Les épithéliums de culture autologues permettent de reconstituer de façon permanente la barrière cutanée.  De façon surprenante, le tissu conjonctif, présent sous l'épiderme greffé se réorganise progressivement pour ressembler au derme papillaire.  Cette régénération du derme superficiel, qui n'est jamais observée lors de la cicatrisation normale, résulte vraisemblablement de la transplantation de fibroblastes dermiques présents dans les épithéliums de culture.

    Indications

A - Transplantation de cellules souches autologues 

. Traitement des brûlures profondes (kératinocytes)

. Chirurgie plastique et réparatrice (notion de capital "peau") (kératinocytes)

. Ulcères de jambes (kératinocytes)

. Vitiligo (mélanocytes et kératinocytes)

. Cornée (kératinocytes du limbe)  

B - Thérapie génique par transplantation de cellules souches autologues transduites

Génodermatoses très invalidantes (Epidermolyses bulleuses) (kératinocytes)

Production d'une protéine d'intérêt médical (hormone de croissance, facteur IX, insuline) (kératinocytes et fibroblastes)  

C - Thérapie cellulaire avec des kératinocytes et /ou des fibroblastes allogéniques

Retard de cicatrisation (kératinocytes)

Remplacement de la peau de cadavre (kératinocytes et fibroblastes)  

    La thérapie cellulaire a permis de sauver des patients grièvement brûlés (au 3ème degré sur plus de 95% de la surface corporelle) (accident du travail, accident domestique, catastrophe). Les meilleurs résultats ont été publiés par l'équipe du Dr Carsin, chef de service du CTB à l'Hôpital Instruction des Armées Percy à Clamart.

    La plupart des équipes de recherche travaillant dans le domaine sont spécialisées dans la culture de cellules ou dans la biologie des cellules souches (le plus souvent chez l'animal de laboratoire). A ma connaissance, seules deux équipes au monde ont des compétences reconnues en thérapie cellulaire et en biologie fondamentale des cellules souches cutanées (compétences documentées par des publications de haut niveau) ; ce sont l'équipe du Dr Michele De Luca à Rome et celle du Dr Yann Barrandon à Paris. Nous ne connaissons pratiquement rien du devenir clinique et biologique des épithéliums greffés. Cela est dû à la difficulté à mettre en place des essais cliniques et à la difficulté à suivre les malades à long terme. La mise en place d'essais cliniques nécessite des locaux agréés et des personnels en nombre, condition particulièrement difficile à remplir dans une institution en pénurie chronique. Il faut savoir que les études de recherches clinique et fondamentale ne seront jamais réalisées dans un cadre industriel (expérience américaine, problème de rentabilité, compétence en recherche fondamentale). C'est parce que ces recherches ont été négligées qu'aucun progrès n'a été accompli depuis 1984, date de la publication princeps par le groupe du Pr. Howard Green à Harvard (Gallico et coll., N. Engl J Med. 1984). La seule amélioration, validée par un essai thérapeutique, a été l'introduction d'une matrice de fibrine pour cultiver les kératinocytes (Ronfard et coll., Transplantation, 2000). Face aux difficultés rencontrées par le groupe de Yann Barrandon pour continuer le développement de la technologie "fibrine" en France, le groupe du Dr De Luca (Italie) a pris le relais.

 

1. Type de modèle cellulaire utilisé et espèce (humaine et/ou animale)

 Peau et cornée humaine, souris, rat, lapin

 Kératinocytes, fibroblastes, mélanocytes et cellules de Langerhans

2. Quels potentiels de différenciation peut-on obtenir : comparaison cellules souches adultes vs. cellules souches embryonnaires dans votre modèle d'étude ?  

Chez la souris : on obtient tous les lignages épithéliaux présents dans la peau à partir de cellules souches adultes

Chez l'homme : on obtient une régénération de l'épiderme et du derme superficiel après transplantation de kératinocytes et de fibroblastes autologues cultivés

3.Capacité de mise en culture des cellules souches adultes vs. cellules souches embryonnaires.

Homme et rat (embryons et adultes) : on cultive sans problème les kératinocytes et fibroblastes souches

Souris (embryons et adultes) : les kératinocytes sont extrêmement difficiles à cultiver. Les fibroblastes se cultivent sans problème.

4. Besoins nutritionnels en cultures in vitro (type de milieu, facteurs de croissance, etc).

Couche nourricière de fibroblastes de souris irradiés (Swiss 3T3 - J2)

Sérum de veau fœtal, facteur de croissance épidermique (hrEGF)

Les milieux "définis" n'ont jamais permis d'obtenir un résultat clinique

5. Quelles propriétés (morphologiques, cytologiques et/ou moléculaires) s'attachent à l'état de division et de différenciation des cellules de votre modèle d'étude ?

Reconstitution d'un épiderme fonctionnel avec mise en place de façon coordonnée de tous les programmes de prolifération et de différenciation. Idem pour la cornée

6. Destin de ces cellules lors d'un transfert in vivo chez l'embryon ou chez l'adulte ?

Homme : Reconstitution d'un épiderme fonctionnel après transplantation autologue chez l'homme

Souris : Morphogénèse cutanée (épiderme, follicules pileux et glandes sébacées) après transplantation dans l'embryon de cellules souches adultes chez la souris  

7. Degré de plasticité (trans-différenciation ) ?

  Oui ( attention au terme trans-différenciation)

8. Voies d'accès au tissu-cible chez qui l'on vise à produire un effet régénérateur ?

Biopsie cutanée ou limbique (œil)

9. Utilité des cellules souches mises en œuvre dans votre modèle en thérapie cellulaire et en thérapie génique : comparaison cellules adultes vs. cellules embryonnaires - Type(s) de pathologie(s) humaine(s) susceptibles d'en bénéficier ?

Grands brûlés (plusieurs centaines de malades ont déjà traités par thérapie cellulaire dans le monde entier)

Greffes de cornée

Thérapie génique

- Autologue (génodermatoses très invalidantes type épidermolyses bulleuses, production d'une protéine d'intérêt thérapeutique, chirurgie plastique, troubles de la cicatrisation)

- Allogénique (troubles de la cicatrisation)

Dans l'immédiat pas d'utilité des cellules souches embryonnaires

10. Clonage thérapeutique (potentiel ou effectif).

Pas d'intérêt thérapeutique immédiat.

Grand intérêt en recherche fondamentale.

 

Jean-Paul Renard

1. Type de modèle cellulaire utilisé et espèce (humaine et/ou animale)

Cellules souches pluripotentes embryonnaires de souris (ES)

Cellules somatiques différenciées :

-proliférantes : fibroblastes  de souris et de bovin

-postmitotiques : kératinocytes bovins (murin en projet)

2. Quels potentiels de différenciation peut-on obtenir : comparaison cellules souches adultes vs. cellules souches embryonnaires dans votre modèle d'étude ?

    Nous nous intéressons au potentiel de différenciation des noyaux de ces cellules en les exposant à l'environnement cytoplasmique d'ovocytes énuclées (clonage).

    Nous montrons que les noyaux des cellules souches pluripotentes ES, et ceux des cellules somatiques différenciées proliférantes  peuvent être remis dans un état totipotent, c'est-à-dire qu'ils sont capables de donner des cellules qui en se spécialisant donneront  toutes les cellules de l'organisme.

    Par contre, les noyaux des cellules somatiques différenciées post-mitotiques semblent ne pouvoir retrouver qu'un état multipotent et non totipotent.

3. Capacité de mise en culture des cellules souches adultes vs. cellules souches embryonnaires.

4. Besoins nutritionnels en cultures in vitro (type de milieu, facteurs de croissance, etc.)

    La capacité de se diviser un grand nombre de fois en culture doit être distinguée de la capacité à conserver ou retrouver un potentiel de différenciation.

    Les noyaux des cellules souches pluripotentes embryonnaires de souris semblent perdre leur aptitude à retrouver un état totipotent au delà d'une vingtaine de passages. Par contre, les noyaux des cellules somatiques différenciées (bovins) peuvent conserver une aptitude à retrouver un état totipotent après plus de 20 passages.

    Ces différences entre types cellulaires pourraient dépendre de conditions de culture (affectant des modifications post-traductionnelles comme par exemple la méthylation de séquences nucléotidiques). Nous tentons, par une approche jusqu'alors empirique, de préciser quels sont les besoins nutritionnels qui sont compatibles avec le maintien de l'aptitude à retrouver un état totipotent. Un de nos objectifs est de partir de lignées " clonales " de cellules donneuses de noyaux  (kératynocyte) et de recourir à une approche de génomique fonctionnelle (arrays déjà constitués) pour cribler ces conditions de culture  en relation avec la potentialité de développement des noyaux en clonage.

5. Quelles propriétés (morphologiques, cytologiques et/ou moléculaires) s'attachent à l'état de division et de différenciation des cellules de votre modèle d'étude ?

    Nous caractérisons l'état de différenciation par la formation d'un épithélium trophoblastique et d'un tissu ectodermique (épiblaste), et pour ce dernier par la formation d'un tissu endo et d'un tissu mésodermique. Ces différents tissus sont aussi caractérisés par une batterie de marqueurs moléculaires classiques.

6. Destin de ces cellules lors d'un transfert in vivo chez l'embryon ou chez l'adulte ?

7. Degré de plasticité (trans-différenciation ) ?

    Les questions que nous posons sont les suivantes :

- quels sont les facteurs ovocytaires qui contribuent à redonner à un noyau de cellule différenciée un état totipotent ?

- ces facteurs ovocytaires sont-ils requis ? Autrement dit , ne pourrait-on pas replacer un noyau dans un état pluripotent par des modifications contrôlées de son environnement cellulaire ?

    La maîtrise des techniques de clonage a été une première étape de ce questionnement.

    Nous tentons maintenant par une approche associant génomique fonctionnelle, hybridation in situ et RNA inhibition de commencer à répondre à la seconde en comparant l'état transcriptionnel de noyaux zygotiques issus de noyaux différenciés à celui de noyaux zygotiques issus d'embryons fécondés in vivo ou in vitro.

8. Voies d'accès au tissu-cible chez qui l'on vise à produire un effet régénérateur ?

9. Utilité des cellules souches mises en œuvre dans votre modèle en thérapie cellulaire et en thérapie génique : comparaison cellules adultes vs. cellules embryonnaires - Type(s) de pathologie(s) humaine(s) susceptibles d'en bénéficier ?

    Le recours aux cellules souches ES de souris nous permet de poser la question suivante :

    Les cellules ES issues de blastocystes clonés ont elles le même potentiel de différenciation in vitro que les cellules ES dérivées de blastocystes normaux ?

    La réponse à cette question est importante pour une éventuelle utilisation thérapeutique du clonage somatique chez l'homme.

    Pour l'instant, nous caractérisons le potentiel de développement in vivo de ces blastocystes murins (voir ci dessous).

10. Clonage thérapeutique (potentiel ou effectif).

    Un des principaux résultats du clonage est de montrer que les perturbations de l'environnement nucléaire peuvent n'affecter la capacité de division et de différenciation des cellules qu'une fois celles-ci déjà engagées dans des lignages particuliers. Ainsi, chez la souris et le bovin, les cellules issues de clonage peuvent se différencier apparemment normalement au stade blastocyste mais, in vivo, la différenciation et la croissance de certains tissus (comme par exemple le trophoectoderme) sont ensuite altérées.

    Nous ne savons pas s'il en est de même in vitro. Un premier article publié récemment par un équipe australienne (Munsie et al., Curr Biol. 2000 10, :989-92) montre que les cellules " clonées ES " peuvent se diviser en plusieurs dérivés.

11. Autres remarques ou spécifications.  

- Il serait important de faire savoir notamment auprès des nombreuses instances qui participent en ce moment à la réflexion concernant la révision des lois de bioéthique de 94 que le terme de cellule souche adulte demeure encore mal défini et qu'il y a plusieurs définitions concurrentes données aux termes de totipotence, mutlipotence et pluripotence. Ces concepts " flous " permettent le débat scientifique, mais ne peuvent, sans explicitation être utilisés comme caution scientifique.

- J'ai utilisé pour ce texte les définitions données par le NIH même si celles ci ignorent la distinction entre cellule embryonnaire et cellule somatique, pourtant largement utilisée en Biologie du Développement

 

 

Retour accueil Textes officiels