Cellules souches angio-hématopoïétiques (sang et vaisseaux) et cellules souches de l'épithélium respiratoire humain
Bruno Péault
Directeur de l'Unité INSERM 506
En amont des cellules souches hématopoïétiques existent
vraisemblablement des progéniteurs aussi capables de former l'endothélium des
vaisseaux sanguins. La mise en jeu de telles cellules souches angio-hématopoïétiques
(parfois appelées hémangioblastes) lors du développement du système sanguin
de l'embryon est admise, bien que l'existence au cours de l'ontogenèse normale
de tels progéniteurs strictement restreints à ces deux lignages n'ait pas
encore été formellement démontrée. Celle-ci est néanmoins très fortement
suggérée par des caractéristiques anatomiques et moléculaires.
Des arguments très récents mais en nombre croissant suggèrent
aussi que des cellules déjà identifiables comme endothéliales, et que l'on
peut isoler comme telles par tri automatisé, sont capables de produire en
culture des cellules sanguines. On peut rapprocher la suggestion également très
récente du potentiel myogénique de certaines cellules endothéliales
embryonnaires pour émettre l'hypothèse que la paroi vasculaire contient des
cellules souches multipotentes. D'une grande importance tant au plan fondamental
que thérapeutique, cette notion d'hémangioblaste (ou d'endothélium hématopoïétique),
qui depuis presque un siècle s'appliquait à des cellules souches restreintes
aux stades initiaux du développement sanguin et vasculaire dans l'embryon, sera
peut-être bientôt étendue à l'adulte. De telles cellules hémangioblastiques
candidates présentes dans la circulation et la moelle osseuse de l'organisme
différencié sont actuellement à l'étude. Il a par ailleurs été récemment
montré, chez des patients souffrant de leucémie myéloïde chronique, que
l'anomalie chromosomique caractéristique de la tumeur était aussi retrouvée
dans une population quantitativement significative de cellules endothéliales,
suggérant l'origine de la leucémie dans une cellule hémangioblastique ou
endothéliale hématogène.
Des cellules souches angio-hématopoïétiques pourraient
représenter une nouvelle voie pour les thérapies cellulaire et génique de
maladies vasculaires et sanguines. On n'est cependant qu'au tout début des
recherches qui permettront de caractériser de telles cellules souches au plan
moléculaire, leur sélection, et fonctionnel (tests en culture et in vivo chez
l'animal) de déterminer :
-
Leur distribution spatio-temporelle : dans quels tissus, à quels stades
du développement embryonnaire, fœtal et éventuellement post-natal trouve-t-on
ces cellules souches ?
-
Les conditions de leur stimulation à se multiplier et/ou à se différencier
en culture ;
-
Leur réel potentiel de différenciation, leur éventuelle capacité à
former d'autres dérivés mésodermiques, voire ceux d'autres feuillets
embryonnaires ;
- Leur capacité d'autorenouvellement. La question ne se posait pas alors
que l'hémangioblaste n'était considéré que comme une cellule souche éphémère
construisant l'ébauche des systèmes vasculaire et sanguin à la fin du premier
mois de la gestation humaine. Elle redeviendra fondamentale si l'on confirme que
de telles cellules souches sont maintenues jusqu'au stade adulte ;
-
Leur greffabilité par voie circulatoire ou
intratissulaire.
Il est à noter que le système expérimental des cellules ES
cultivées in vitro est d'un intérêt particulier dans ce programme de
recherche. En effet, c'est dans le modèle de " corps embryoïdes " dérivés
en culture de cellules ES de souris qu'a été faite la démonstration la plus
rigoureuse qu'une cellule unique pouvait donner simultanément une descendance
de cellules hématopoïétiques et endothéliales vasculaires. Pour réaliser
cette étude, la disponibilité des cellules ES humaines permettrait de déterminer
les conditions expérimentales du développement hémangioblastique (facteurs de
croissance ou inhibiteurs) et d'en démontrer les mécanismes moléculaires, par
description directe puis par analyse expérimentale mettant en jeu le transfert
de gènes, selon des méthodes bien établies chez l'animal.
Les épithélia représentent plus de la moitié des tissus
du corps humain et y assurent des fonctions diverses. Certains comme dans la
peau sont fréquemment renouvelés (cycle complet de 2 mois environ) alors que
les épithélia pancréatique et hépatique sont régénérés beaucoup plus
lentement. L'épithélium qui tapisse les voies aériennes supérieures (trachée
et bronches souches) et distales (bronchioles et alvéoles) est lui aussi
renouvelé pendant toute la vie bien qu'à un rythme lent ; il est aussi
efficacement réparé dans des pathologies qui l'endommagent telles que l'asthme
et la mucoviscidose. Sur cette dernière ont longtemps porté les espoirs de thérapies
géniques ; cependant, les résultats ont été décevants car l'on n'a pu viser
que les cellules différenciées de l'épithélium, on peut penser que l'on
aboutirait à une guérison si l'on pouvait modifier génétiquement ses
cellules souches. Au plan pratique la réimplantation de cellules souches de l'épithélium
respiratoire pose des problèmes peut-être insurmontables. On peut néanmoins
envisager, connaissant la localisation de ces cellules souches, d'y diriger plus
précisément le vecteur de transfert et même, si on les a précisément caractérisées,
de réaliser un véritable " adressage moléculaire " du gène thérapeutique.
Néanmoins, on ne sait néanmoins pas à l'heure actuelle
identifier les cellules souches de l'épithélium respiratoire humain. La
structure compacte des épithélia rend très difficile leur caractérisation
sur le modèle, par exemple, de celle des cellules hématopoïétiques. Leur
approche par cytométrie en flux, technique-clé de l'analyse et du tri
cellulaire, pose des problèmes techniques importants : forte adhérence des
cellules, marqueurs cytoplasmiques inutilisables. Surtout, l'absence de modèles
fonctionnels a longtemps représenté un obstacle majeur à cette caractérisation
des cellules souches épithéliales respiratoires, dont la culture in vitro
bidimensionnelle ne présente qu'un intérêt limité car elle mène à une différenciation
partielle, rapide et irréversible, offrant une copie très infidèle du développement
normal de la muqueuse.
Des progrès ont été réalisés récemment aux USA et en
France avec le développement de modèles xénochimériques aboutissant au développement
ex humano d'une muqueuse respiratoire humaine présentant un arrangement
tridimensionnel normal. Le système de la trachée de rat " humanisée
" et greffée dans une souris nude permet le développement d'un épithélium
pseudostratifié et cilié humain. La transplantation d'ébauches respiratoires
fœtales dans la souris SCID permet l'ontogenèse de voies respiratoires
humaines intègres et fonctionnelles, incluant également les glandes
sous-muqueuses et les structures lymphoïdes associées.
Ayant également largement amélioré l'analyse et le tri des
cellules épithéliales respiratoires par cytométrie en flux et en ayant caractérisé
les différentes sous-populations à l'aide de molécules membranaires
marqueurs, on est actuellement capable dans ces modèles xénochimériques de
reconstituer à long terme un épithélium respiratoire humain normal et
fonctionnel à partir d'une sous-population triée de cellules épithéliales
basales immatures (une autre population incluant des cellules plus matures ne mène
qu'à une reconstitution transitoire - moins de 3 mois - de l'épithélium). On
ne connaît pas encore les conditions de culture qui permettraient de faire
proliférer à l'état indifférencié ces cellules souches candidates, ni leurs
éventuels autres potentiels de différenciation.
Ces modèles de xénochimères se prêtent en outre particulièrement
bien à l'étude du transfert de gènes dans les tissus respiratoires humains,
et permettent aussi bien le développement des tissus mucoviscidosiques que des
tissus normaux. Sachant enfin que les tissus respiratoires humains développés
dans ces conditions sont fonctionnellement intacts on conçoit que l'on dispose
maintenant du dispositif expérimental permettant de tester des thérapies génique
et/ou cellulaire, via les cellules souches, d'une pathologie respiratoire telle
que la mucoviscidose.