III - L’intérêt du clonage animal reproductif : recherche fondamentale et applications médicales et pharmaceutiques 

1. Le clonage et la recherche biologique fondamentale 

Le professeur THIBAULT énonce ainsi les faits fondamentaux concernant le fonctionnement du vivant sur lesquels les recherches relatives au clonage animal reproductif pourraient apporter des lumières 12 : 

- Quels sont les facteurs qui, dans un ovocyte mûr, sont capables d’initier l’activation du génome de l’œuf en développement à partir du stade 2, 4 ou 8-16 cellules ? 

- Comment ces facteurs peuvent-ils aussi initier l’activation de la totalité du génome d’un noyau appartenant à une cellule différenciée qui n’était apparemment capable d’utiliser que des gènes codant pour des protéines spécifiques du tissu auquel il appartenait (protéines du lait pour la mamelle, kératine pour l’épiderme) ? 

- Comment, au cours de la différenciation, s’éteignent les gènes qui ne seront plus utilisés et comment, corrélativement, s’activent les gènes spécifiques ? 

De son côté, Jean-Paul RENARD souligne que l’étonnant pouvoir « reprogrammateur » que manifeste le cytoplasme de l’œuf reste aujourd’hui peu compris. « Il met en jeu des remaniements complexes de l’organisation des protéines qui organisent le noyau (la chromatine) et impose des états de conformation étroitement contrôlés à la molécule support des gènes, l’ADN. Or cette plasticité fonctionnelle du génome des cellules différenciées se manifeste aussi quand des cellules acquièrent un comportement de cellules cancéreuses. Par exemple, des cellules cancéreuses bronchiques sécrètent des hormones présentes normalement dans l’hypophyse. Le clonage est donc, pour la recherche biomédicale, une voie supplémentaire de recherche pour une meilleure compréhension des mécanismes qui conduisent au dérèglement de l’activité des gènes. Il pourrait être riche d’enseignement pour des études de base sur la différenciation et le vieillissement cellulaires. » 13 

Sur un ton plus caustique, Jacques TESTART observe quant à lui que la réussite du clonage apporte d’ores et déjà une démonstration scientifique qui « va à l’encontre de la mystification généralisée qui voudrait nous faire croire au tout-génétique : le clonage a démontré l’importance du facteur cytoplasmique pour contrôler l’expression du génome, c’est-à-dire la dépendance du génétique par rapport à des facteurs variés (épigénétiques, environnement) » 14. 

2. Les ressources offertes par l’association transgenèse-clonage 

La naissance de la brebis Polly, annoncée par le Roslin Institute au cours de l’été 1997, fit moins de bruit que celle de Dolly, quelques mois plus tôt. Il est vrai que Polly avait été clonée à partir d’un fibroblaste de fœtus, cellule moins différenciée que celle utilisée pour la création de son illustre congénère. Elle n’en constituait pas moins une nouveauté scientifique considérable puisqu’il s’agissait du premier gros mammifère cloné porteur du gène d’une protéine humaine : le facteur IX de coagulation 15. Cette application concrète du clonage aux biotechnologies animales représente pour la transgenèse une avancée notable. 

La création d’animaux transgéniques fait l’objet de recherches poussées depuis une dizaine d’années compte tenu des applications qu’elle peut offrir, d’une part pour la production de protéines thérapeutiques, d’autre part pour la transplantation chez l’homme d’organes « humanisés » susceptibles de surmonter l’obstacle immunitaire. Si les résultats sont restés jusqu’ici assez décevants, cela tient en partie à la faible efficacité des méthodes employées ; le recours au clonage par transfert nucléaire permettrait, selon les avis autorisés, d’accomplir sur ce point des progrès très sensibles. 

2.1. L’efficacité escomptée du couplage transgenèse-clonage 

La méthode de transgenèse la plus couramment appliquée jusqu’ici consiste à injecter un fragment génétique – une séquence d’ADN comportant un gène intéressant – dans un grand nombre d’ovules fécondés. Quelques chromosomes incorporent ce fragment d’ADN qui s’exprime alors dans cette cellule, dans les cellules filles, et chez l’animal après la naissance. Celui-ci transmet le fragment d’ADN à sa descendance. 

Cette technique, dite de la micro-injection, est lente, imprécise et peu rentable : 1 à 4 % des animaux nés après de telles manipulations expriment la protéine recherchée. Si, en revanche, on modifie génétiquement les cellules utilisées comme donneuses lors d’un transfert nucléaire, le risque est nul d’obtenir un animal mosaïque dont les cellules de la lignée germinale n’ont pas intégré le transgène et qui ne peut, par conséquent, transmettre le nouveau caractère à sa descendance. La transfection des cellules avant le clonage permet aussi, en théorie, de modifier un génome de façon plus importante et plus précise en utilisant des chromosomes artificiels ou en réalisant un remplacement de gène. 

D’après les chercheurs du Roslin Institute, le clonage, comparé à la micro-injection d’embryons, permet de diminuer d’un facteur 2,5 le nombre de brebis nécessaires à l’obtention d’un agneau transgénique. 

Les cellules effectivement transfectées sont porteuses, outre le gène d’intérêt, d’un gène marqueur (codant par exemple une résistance à un antibiotique) et leur sélection est infiniment plus aisée à mettre en œuvre que des tests de détection sur embryon. De plus, le sexe est prédéterminé par la cellule donneuse, ce qui présente un intérêt particulier lorsque l’animal destiné à produire dans son lait une protéine codée par le transgène doit être impérativement une femelle. En outre, des lignées de cellules donneuses adéquatement transfectées peuvent être conservées et stockées avant leur utilisation au moment opportun. On notera enfin que le recours au clonage permet, une fois l’animal transgénique créé, de le multiplier en diffusant son génotype 16. Ainsi peut-on passer du cloné transgénique au transgénique cloné.

On signalera, pour conclure sur ce point, l’expérience de transgenèse spermatique réalisée en 1999 à Hawaï par l’équipe du docteur YANAGIMACHI 17. Utilisant la technique de l’ICSI, les chercheurs ont injecté dans des ovocytes de souris des spermatozoïdes, débarrassés de leur queue et de leur membrane protectrice et mélangés à des fragments d’ADN codant un marqueur protéique fluorescent pour vérifier l’efficacité de la transgenèse. Les embryons issus de cette fécondation in vitro ont été transférés dans des souris porteuses. Près de 20 % des souriceaux qui sont nés se sont révélés porteurs dans leur génome d’une à plus de cinquante copies du gène marqueur. Ainsi a été démontrée la capacité d’un spermatozoïde nu de capter un gène étranger et de permettre son transfert dans le génome de l’embryon. 

Selon Bernard JÉGOU, directeur à l’INSERM du groupe d’étude de la reproduction chez le mâle, « si la technique marche aussi bien sur le bétail que sur la souris, il est probable que les investissements sur le clonage d’adulte perdront une grande part de leur intensité ». 18 

2.2. Transgenèse ciblée et création de nouveaux modèles animaux 

Le clonage par transfert nucléaire peut être précédé d’une intégration ciblée du transgène dans la séquence d’ADN dont on souhaite modifier le fonctionnement. Ces stratégies d’intervention sur le génome sont déjà mises en œuvre chez la souris à partir de cellules souches embryonnaires qui peuvent se maintenir en culture pendant de longues périodes mais conservent leur capacité de participer ensuite au développement. Ces outils cellulaires ne sont pas encore disponibles chez des mammifères plus proches de l’homme mais plusieurs laboratoires, dont celui de l’INRA, tentent d’obtenir ce résultat à partir de cellules fœtales ou embryonnaires 19. 

La transgenèse ciblée est donc « une véritable microchirurgie génétique » 20 qui peut être utilisée pour fabriquer des modèles animaux de maladies humaines. On songe, dans un premier temps, à la mucoviscidose mais aussi, ultérieurement, au diabète, à la maladie de Parkinson et à la dystrophie musculaire pour lesquels on ne dispose pas, aujourd’hui, de traitements parfaitement efficaces. 

Le marché des modèles animaux, indique Jean-Paul RENARD, est estimé aujourd’hui à environ 1 milliard de francs par an et intéresse évidemment les grands groupes pharmaceutiques et les équipes biomédicales. Il pourrait en outre s’ouvrir à des nouvelles demandes de nature très différente, telles que la production d’un lait de vache « maternisé » ou d’une viande sans prion. 

2.3. La production de protéines thérapeutiques

« Un animal », écrit Jean-Paul RENARD, « est un biotransformateur très efficace, capable de transformer des aliments simples, comme l’herbe, en composés complexes, comme le lait qui contient plus d’une centaine de protéines différentes. Plusieurs protéines de lait, comme les caséines ou la protéine du petit lait, ne sont produites que par les cellules de la glande mammaire car leurs gènes sont régulés par des séquences d’ADN ne fonctionnant que dans ce tissu. Si on associe ces séquences à celles de gènes codant pour une molécule d’intérêt thérapeutique […], cette molécule sera produite dans le lait […]. Disposer d’emblée, avec le clonage, de plusieurs animaux à forte production laitière comme la vache, c’est non seulement réduire le coût de production de la molécule, mais c’est aussi s’imposer rapidement sur de nouveaux marchés. » 21 

Divers grands groupes financent une importante activité de recherche dans ce domaine avec la perspective d’un marché mondial dont la fourchette d’estimation se situe entre 40 et 55 milliards de francs. On citera ci-après quelques-uns des centaines de projets actuellement à l’étude. 

Genzyme Transgenics (Framingham, Massachusetts, Etats-Unis) a rapporté récemment 22 le clonage, par transfert d’une cellule embryonnaire ayant intégré le transgène, de trois chèvres transgéniques produisant l’antithrombine III humaine, molécule présente dans le sang et dont le déficit génétique se traduit par la manifestation de thromboses veineuses postopératoires. Cette société possède ainsi des cellules embryonnaires en culture exprimant de manière constante le gène de l’antithrombine et peut reproduire, à la demande, un clonage identique. La chèvre présente le double avantage de produire plus de lait que la brebis – 300 kg de protéines purifiées sont envisageables annuellement – et d’être moins sujette que les ovins et les bovins au risque de développer une encéphalopathie spongiforme transmissible. Cette molécule pourrait être mise sur le marché dans les deux années à venir. 

Genzyme a en outre passé un contrat avec ACT (Advanced Cell Technology, Worcester, Massachusetts), société spécialisée dans la culture de fibroblastes de bovins et le transfert nucléaire, pour la création de vaches transgéniques produisant de l’albumine, utilisée notamment en cas de chocs traumatiques et pour le traitement des grands brûlés et dont les besoins mondiaux sont de l’ordre de 400 tonnes par an, le prix de revient au gramme ne devant pas excéder 25 francs. 

Un autre projet de Genzyme vise la production d’un anticorps pour traiter les rhumatismes articulaires. Un million de patients sont concernés aux Etats-Unis, chacun devant recevoir 5 grammes de substances actives par an. Cinq tonnes d’anticorps doivent donc être produites annuellement à un prix de revient inférieur à 50 francs par gramme. Jean-Paul RENARD indique qu’« en considérant une production de 1 gramme par litre de lait (après purification), 700 à 1 000 vaches (5 000 à 7 000 litres de lait par an) suffiront pour couvrir les besoins mondiaux ». 

De son côté, Geron Bio-Med (filiale écossaise de Geron associé au Roslin Institute) devrait commercialiser d’ici deux ans la production de l’alpha-1 antitrypsine, protéine du foie dont la déficience génétique est génératrice d’emphysème pulmonaire et de cirrhose hépatique. Son administration peut en outre soulager les malades atteints de mucoviscidose. Ce marché est estimé à 100 millions de dollars. 

Pharming (Leiden, Pays-Bas), qui a annoncé la naissance, en janvier 1999, de son premier veau transgénique cloné par transfert de noyau de cellules fœtales, poursuit ses recherches sur la lactoferrine – protéine fixatrice du fer qui possède de nombreuses propriétés thérapeutiques et stimule notamment le système immunitaire – et l’alphaglucocidase (ou maltose), enzyme qui hydrolyse le maltose en glucose et permet de traiter les glycogénoses. Les vaches transgéniques destinées à la production de ces protéines seraient clonées avec la collaboration d’Infigen (De Forest, Wisconsin, Etats-Unis). 

Plus futuriste est le projet de Nexia Biotechnologies (Montréal) associé à Genzyme, qui a cloné trois chèvres transgéniques dont le lait contient la protéine constitutive des fils de soie d’araignée. Ce biomatériau pourrait trouver des applications en chirurgie réparatrice mais aussi… dans l’industrie aérospatiale. 

2.4. Transgenèse et xénogreffes 

Nous avions indiqué dans notre précédent rapport que le marché des xénogreffes, destinées à pallier la pénurie de greffons d’origine humaine, est très porteur : les évaluations vont de 1,4 à 6 milliards de dollars d’ici à 2010 et la plupart des laboratoires s’appuient sur des firmes puissantes : Nextran et Alexian aux Etats-Unis ; Imutran au Royaume-Uni, racheté par Novartis, qui s’apprête à investir plus d’un milliard de dollars dans ce domaine. 

La production de porcs « humanisés » dont les organes ne seraient pas exposés, lors de la transplantation, aux habituels phénomènes de rejet immunitaire, peut se trouver facilitée par le recours à la technique du clonage. Pour la réalisation de cet objectif, Imutran a signé, en janvier 1999, un accord de recherche avec Infigen visant à la production par clonage de lignées d’animaux transgéniques. 

Alexion Pharmaceuticals (New Haven, Connecticut, Etats-Unis) a annoncé, en avril 1999, la transplantation réussie de neurones provenant d’un porc génétiquement modifié chez un modèle animal de la maladie d’Alzheimer. Elle compte passer à la clinique, s’alignant sur les xénogreffes déjà pratiquées chez l’homme par l’équipe d’Ole ISACSON, à l’Ecole médicale de Harvard et par des chercheurs de la société Dacrin (Charlestown, Massachusetts). Alexion collabore également avec Harvard pour le traitement de maladies neurodégénératives et avec l’Université Yale pour des xénogreffes destinées aux patients victimes de lésions de la moelle épinière 23. 

Il reste que la xénotransplantation soulève, comme nous l’avions indiqué dans notre premier rapport, bon nombre de questions scientifiques, juridiques, éthiques et sanitaires. L’un des aléas majeurs concerne la transmission à l’homme de zoonoses et de rétrovirus d’origine animale qui pourraient atteindre des proportions pandémiques. Sans entrer dans les détails d’un sujet qui déborde le champ de notre étude, on rappellera que la France est le seul pays européen à avoir mis en place un encadrement législatif 24 qui devra sans doute être précisé et complété à l’occasion de la révision de la loi du 29 juillet 1994. C’est l’une des recommandations contenues dans l’avis qu’a publié en juin 1999 le Comité consultatif national d’éthique. Ce document souligne par ailleurs l’intérêt de la création de porcs transgéniques tout en estimant qu’il convient de multiplier les essais expérimentaux de greffes d’organes de porcs transgéniques sur des singes qui représentent un excellent mais très coûteux modèle de xénogreffe humaine. 

Plus récemment, ont été publiés 25 les résultats d’une étude conduite par une équipe d’Imutran qui portait sur 160 patients ayant reçu des tissus d’origine porcine – peau pour des brûlures graves, îlots pancréatiques pour un diabète – ou ayant bénéficié d’une circulation extracorporelle utilisant des cellules de porc (rate, foie, reins). L’objectif était d’établir les risques de contamination par le rétrovirus endogène porcin (PERV) et d’en déterminer les conséquences. Si l’on a bien retrouvé, chez 23 patients dont certains avaient été traités huit ans auparavant, la présence, dans la circulation, de cellules de porc, aucun signe d’infection n’a été établi, même chez 36 patients qui étaient pharmacologiquement immuno-déprimés. 

Même si l’absence de tout risque sanitaire se trouvait confirmée, le problème du rejet que la transgenèse s’efforce de résoudre demeurera le principal obstacle au développement de la xénotransplantation. Selon Louis-Marie HOUDEBINE, spécialiste de la transgenèse animale à l’INRA, « il faudra peut-être supprimer ou ajouter au moins dix gènes chez les porcs pour adapter leurs organes à la greffe humaine, mais lesquels ? Si on les connaissait, la technique ne serait pas un frein » 26. Il reste que, même si les chercheurs parviennent à maîtriser le rejet suraigu et le rejet vasculaire différé, ils devront également surmonter les rejets cellulaires retardé et chronique qui font intervenir des cellules du système immunitaire comme les lymphocytes et les macrophages. C’est dire qu’il convient d’envisager avec prudence les ressources thérapeutiques offertes par les animaux transgéniques dans le domaine de la transplantation d’organes. 

3. Un développement industriel encore aléatoire compte tenu de la fragilité des résultats et des contestations touchant la propriété intellectuelle 

La propriété intellectuelle des méthodes de clonage constitue à l’évidence un atout décisif dans la compétition commerciale qui oppose, des deux côtés de l’Atlantique, les grandes sociétés de biotechnologie. 

Le Roslin Institute a déposé en 1997 deux demandes de brevets destinés à couvrir non seulement la technique qui a permis de créer le clone d’adulte et ses précurseurs mais aussi tous les dérivés de cette technique : les clones eux-mêmes, leurs descendants et leurs produits, qu’ils soient à usage agricole, pharmaceutique, chirurgical ou médical. 

Ces demandes ont été homologuées en janvier 2000 par l’Office britannique des brevets. Deux autres brevets avaient été précédemment délivrés. Le premier, attribué en juillet 1998 à la firme australienne Pro Bio America, couvre la « technique de Honolulu » mise au point sur les souris par les docteurs YANAGIMACHI et WAKAYAMA. Elle procède par micro-injection de noyau et non par fusion de cellules, méthode utilisée par le Roslin Institute. Celui-ci n’a pas contesté la réalité de cette variante. Un litige sérieux l’oppose en revanche à ACT (Advanced Cell Technology) associé à l’Université du Massachusetts. Cette société s’est vu accorder en août 1999 par l’office américain un brevet couvrant le clonage de tout mammifère non humain, à partir de toute cellule somatique, fœtale ou adulte, durant toute phase de croissance de la cellule, excepté la quiescence. C’est sur ce dernier point que porte la contestation : ACT affirme en effet avoir obtenu des veaux clonés à partir de cellules en cours de division 27 alors que Ian WILMUT considère que la quiescence des cellules donneuses conditionne la réussite du clonage et met en doute l’originalité de la méthode brevetée par la société américaine. 

Ce conflit n’est qu’un épisode parmi d’autres de la guerre commerciale que se livrent, par partenaires interposés, ces deux « major companies » américaines de la biotechnologie que sont Geron et Genzyme pour la conquête d’un marché qui pèse plusieurs centaines de millions de dollars. 

Cependant, par delà ces controverses juridico-scientifiques qui trouveront probablement leur épilogue devant les tribunaux, un autre élément hypothèque l’avenir industriel du clonage transgénique : même si les progrès rapides qui ont été enregistrés au cours de ces dernières années amènent certains commentateurs à évoquer une banalisation de la technique du clonage reproductif, ces avancées resteront sujettes à caution tant que des explications précises et d’éventuels remèdes n’auront pas été fournis sur le manque de résistance des animaux clonés. 

Ces incertitudes ne remettront sans doute pas en cause la stratégie de grands groupes industriels attirés par la perspective de bénéfices colossaux. Elles devraient au moins tempérer l’optimisme d’une opinion publique trop souvent prête à tenir pour acquises des avancées scientifiques et médicales dont la promesse est encore en germe dans les éprouvettes des chercheurs. Cette observation vaut plus encore pour le clonage « thérapeutique » dont l’utilisation ouvre des perspectives jusqu’ici insoupçonnées mais dont la faisabilité demeure, pour l’instant, hypothétique. 

IV - Du clonage reproductif animal au clonage thérapeutique humain 

Dans l’avis n° 54 du 22 avril 1997 qu’il a établi au sujet du clonage reproductif à la demande du Président de la République, le Comité consultatif national d’éthique soulignait la nécessité d’une distinction entre le clonage reproductif aboutissant à la naissance d’êtres humains et le clonage non reproductif qui recouvre lui-même deux sortes de techniques déjà usitées ou envisageables : 

« - la production et la culture de cellules d’origine embryonnaire ou adulte qui ne peuvent donner lieu par elles-mêmes à la constitution d’un embryon. Ces techniques, couramment pratiquées et très précieuses pour la recherche diagnostique et thérapeutique, posent des problèmes éthiques qui ne diffèrent pas fondamentalement de ceux qu’ont déjà conduit à traiter d’autres aspects de la recherche biomédicale […] 

« - la production d’embryons dont le développement serait arrêté à un stade plus ou moins précoce pour obtenir des cellules immuno-compatibles à des fins de thérapie cellulaire ». 

Nous aborderons plus en détail, dans la deuxième partie de ce rapport, les ressources thérapeutiques considérables attendues des cellules souches pluripotentes présentes dans l’embryon à son premier stade de développement. L’interconnexion du clonage en vue d’obtenir des cellules souches et la mise en culture de ces cellules permettraient d’obtenir pour chaque malade une collection spécifique de ses propres cellules immunitairement homogènes. Citons là encore l’avis n° 54 du CCNE : 

« La possession de cellules embryonnaires génétiquement et donc immunologiquement identiques à celles du receveur faciliterait considérablement les greffes et renforcerait très vraisemblablement leur efficacité […]. Le clonage par transfert de noyaux provenant d’un organisme adulte pourrait permettre de préparer, en quelques mois, de telles cellules en cas de besoin. Dans ce scénario, un embryon serait créé, utilisant un ovocyte receveur et le noyau d’une cellule somatique de la personne malade […]. Il s’agirait ensuite de cultiver cet embryon ex vivo puis, au bout de quelques jours, de mettre en culture des populations de cellules dont la différenciation pourrait être induite in vivo et qui pourraient ainsi être utilisées pour la greffe. » 

L’objectif est donc, dans cette hypothèse, non de parvenir au développement d’un être humain mais d’obtenir, à partir des cellules somatiques d’un patient, les cellules souches dont la différenciation contrôlée permettrait de traiter l’affection dont il est porteur sans provoquer de phénomène de rejet. La technique est bien la même dans les deux hypothèses : reproduction non sexuée d’entités génétiquement identiques. La finalité diffère : création, dans le premier cas, d’un organisme complet, dans le second, de lignées cellulaires, le passage obligé étant, en l’état actuel de la science, le développement préalable d’un embryon in vitro. 

Les insuccès fréquents rencontrés dans le clonage animal reproductif compromettent-ils les chances du clonage thérapeutique ? Jean-Paul RENARD fonde un avis contraire sur le fait que la faible efficacité du clonage résulte avant tout d’une mortalité fœtale élevée. « Pourquoi, alors, ne pas chercher à mieux tirer parti de cet embryon cloné dont les cellules peuvent apparemment s’engager normalement dans une première voie de différenciation ? Au lieu de viser l’obtention d’un développement à terme, tentons d’orienter les cellules embryonnaires, qui sont capables de multiplication active, dans une voie de différenciation donnée pour en faire des cellules nerveuses, des cellules épithéliales de peau, des précurseurs de cellules osseuses. » 28 

Cet optimisme ne fait pas l’unanimité au sein de la communauté scientifique. A titre d’exemple, le professeur EDWARDS met l’accent sur les facteurs épigénétiques incontrôlables qui risquent de compromettre la normalité des cellules obtenues par clonage somatique. Nous aurons l’occasion de revenir, dans les développements consacrés aux cellules souches pluripotentes, sur les débats que suscite, tant sous l’angle de la faisabilité technique que de l’acceptabilité éthique, une méthode dont la mise au point nécessitera encore, en tout état de cause, plusieurs années de recherche. 

Deuxième partie :

Thérapie cellulaire et médecine régénératrice 

Depuis que la presse spécialisée s’est fait l’écho, à la fin de l’année 1998, des avancées de la recherche américaine, l’attention du public et d’une partie de la communauté scientifique s’est polarisée sur les cellules souches embryonnaires et leurs très riches potentialités thérapeutiques. Un débat, qui n’est pas encore clos, s’est ouvert aux Etats-Unis sur le financement public de ce type de recherche et l’on a assisté à la floraison de sociétés « start-up » faisant appel au capital-risque qui parient sur les substantielles retombées économiques de ce nouveau secteur des biotechnologies. 

Pour autant, un arbre qui sort à peine de terre ne doit pas cacher la forêt. Si l’un des objectifs de ce rapport est de faire le point sur les conditions et les délais dans lesquels la science pourra progresser sur ce terrain particulier, il doit aussi rendre compte d’une réalité diversifiée en dressant un tableau des différentes voies dans lesquelles s’est engagée, depuis plusieurs années, la thérapie cellulaire. Ceci permet de mettre en évidence des démarches médicales qui ne soulèvent pas, notamment au plan éthique, les mêmes problèmes que l’utilisation des cellules prélevées sur un embryon humain. Dans cette logique, nous nous proposons de distinguer, dans la deuxième partie de notre étude : 

- les applications déjà éprouvées de la thérapie cellulaire (greffes de cellules souches hématopoïétiques et de cellules de la peau) ; 

- les démarches expérimentales (ingénierie tissulaire, greffes de cellules fœtales et adultes notamment pour le traitement des maladies neurodégénératives) ; 

- les perspectives ouvertes par les cellules souches pluripotentes d’origine embryonnaire ou fœtale mais aussi par les cellules souches adultes, dites « progénitrices », dont on découvre, depuis peu, les étonnantes capacités de transdifférenciation. 

I – Les applications déjà éprouvées de la thérapie cellulaire 

1. Les greffes allogéniques de cellules souches hématopoïétiques (CSH) 

Ces greffes, qui sont destinées au traitement de maladies hématologiques, peuvent provenir de trois sources qui sont, dans l’ancienneté de leur utilisation, la moelle osseuse, le sang périphérique et le sang placentaire (ou sang de cordon). On insistera plus particulièrement sur ces deux derniers types de prélèvement dont il est fait, en raison de leurs avantages, un usage croissant. 

1.1. Le prélèvement de CSH à partir du sang périphérique 

Le recours aux CSH périphériques présente, pour le receveur, l’intérêt d’obtenir un plus grand nombre de cellules qu’avec un prélèvement de moelle. La prise de greffe et la sortie d’aplasie 29 sont, dans ce cas, plus rapides. 

La greffe nécessite l’administration préalable au donneur, sans bénéfice personnel, d’un facteur de croissance (GCSF recombinant) dont les risques théoriques sont liés à l’hyperleucocytose qu’il provoque chez le donneur et qui a conduit, dans deux cas, à des infarctus du myocarde, 48 heures après son administration. On a pu, d’autre part, relever deux cas de rupture de rate chez des donneurs sains dont l’un était âgé de 17 ans 30. Même si ces risques sont limités, ils justifieraient que le donneur bénéficie d’une information particulière qui n’est pas prescrite par les textes, la loi ignorant ce type de prélèvement (cf. sur ce point les observations développées dans notre précédent rapport, page 54). 

Le professeur VERNANT observe d’autre part que les prélèvements de CSH périphériques peuvent être opérés en situations apparentée (frère et sœur) et non apparentée. Dans cette seconde hypothèse, on se trouve dépendant d’un fichier mondial interconnecté qui regroupe environ 5 millions de donneurs. Certains pays disposent d’une législation qui permet l’administration du facteur de croissance et le prélèvement de CSH périphériques ; ils peuvent donc en fournir aux receveurs français alors que la réciproque n’est pas possible en l’état actuel de notre droit. Il y a donc là un problème de mise en concordance des différentes législations européennes. 

Ce type de prélèvement représente aujourd’hui le cinquième des greffes allogéniques de cellules souches hématopoïétiques. 

1.2. Le prélèvement de CSH à partir du sang placentaire 

L’intérêt de ce type de prélèvement est de fournir des cellules relativement immatures qui créent moins de réactions immunitaires que les CSH d’origine médullaire ou sanguine. Les greffes de CSH requièrent en effet une identité entre donneur et receveur qui soit la plus parfaite possible, l’idéal étant, dans l’ordre décroissant, le jumeau monozygote et le frère ou la sœur géno-identiques. Même dans cette seconde situation, la réaction GVH (« graft versus host ») déclenchée par le greffon survient dans 30 à 40 % des cas et est mortelle dans 10 % des cas. Le fichier mondial ne permet de satisfaire à cette exigence d’identité que dans 50 % des cas. 

L’avantage des lymphocytes « naïfs » existant dans le sang placentaire est d’être beaucoup plus tolérants à l’égard des différences d’antigènes existant entre eux et le receveur, donc de réduire considérablement le risque de GVH. 

Cependant, le sang placentaire ne peut être recueilli qu’en très faible quantité (quelques dizaines de millilitres) et ne fournit donc qu’un nombre de CSH insuffisant pour un adulte de taille et de poids normaux. L’avenir passe par la mise au point de techniques d’expansion sur lesquelles travaille actuellement une équipe bordelaise. 

L’utilisation de cette source de cellules sanguines s’est développée tardivement, malgré son intérêt, en raison de la plus grande complexité et du coût relativement important des opérations de recueil, typage et stockage par congélation 31. Les crédits aujourd’hui dégagés devraient permettre de recueillir et de congeler, dans les cinq années à venir, environ 10 000 sangs placentaires. Ainsi sera-t-il possible de traiter des catégories de population qui sont sous-représentées dans les fichiers de donneurs volontaires. 

2. Les greffes de peau 

Pratiquées aujourd’hui de façon courante, notamment pour le traitement des grands brûlés, ces greffes tirent parti des capacités de régénération dont sont dotées les cellules souches de l’épiderme. On sait qu’une assise cellulaire épidermique s’élimine toutes les 24 à 48 heures par desquamation de la couche cornée et que l’épiderme se renouvelle en totalité en quelques dizaines de jours. 

Ces greffes sont, en règle générale, autologues : on prélève par biopsie sur le patient un fragment de peau de très faible dimension que l’on met en culture afin d’en accroître la surface. Le greffon peut ensuite être placé sur la plaie sans susciter de réactions immunitaires. La société américaine Genzyme Tissue Repair a ainsi commercialisé, depuis 1987, le procédé « Epicel » qui guérit en moyenne 75 grands brûlés par an et représente plus de 30 % de ce marché, soit plus de 12 millions de dollars 32. 

Un autre procédé est développé en Europe par la société italienne Fidia Advanced Biomaterials. Les kératinocytes, cellules souches de l’épiderme du patient, sont cultivés sur une matrice de polymères biodégradables. Lorsqu’ils ont proliféré le long de la matrice à l’aide de facteurs de croissance, ils forment un tissu qui peut être placé dans le corps. Parallèlement à la vascularisation, le support biodégradable disparaît en quatre semaines et le tissu se trouve parfaitement intégré à l’épiderme au bout de deux mois. 

Lorsque les lésions chroniques, comme les ulcères aux pieds des diabétiques, sont plus profondes et atteignent le derme, les cultures de cellules servent aussi à remplacer le tissu interne. Le système « Dermagraft », fabriqué par la start-up américaine Advanced Tissue Sciences, se compose d’une matrice synthétique utilisée comme support de culture de cellules du derme. En assurant la stabilité de celui-ci, il accélère aussi le processus naturel de cicatrisation : les kératinocytes situés autour de la blessure migrent pour couvrir le derme artificiel et produisent des facteurs de croissance jusqu’à la guérison. 

Ces méthodes sont maintenant employées pour le remplacement de cartilages défectueux à partir de chondrocytes mis en culture pendant plusieurs semaines et greffés par arthroscopie. Cette technologie, mise au point par l’hôpital suédois de Gothenburg, a permis de reconstruire, depuis 1995, les genoux de plus de 2 000 patients. A l’hôpital des enfants de Boston, Joseph VACANTI a même réussi à reconstituer les cartilages thoraciques d’un patient de 12 ans victime d’une malformation héréditaire à partir de cellules mises en culture sur un support de forme adéquate 33. 

Pour traiter temporairement les situations d’urgence, on pratique des allogreffes à partir de cellules prélevées dans des banques de donneurs. Les greffes d’épiderme utilisent ainsi des kératinocytes venant de cliniques spécialisées dans les circoncisions. Chaque prépuce circoncis peut donner 200 000 carrés de peau prêts à être greffés sans phénomène de rejet. Ces cellules se multipliant facilement, il est aisé d’obtenir des tissus en grande quantité tout en testant leur innocuité. 

On rappellera enfin que la pénurie de cellules d’origine humaine conduit dans certains cas à pratiquer des xénogreffes à partir de cellules du derme porcin. 

II – Les démarches expérimentales en cours : tissus et cellules 

1. L’ingénierie tissulaire 

L’ingénierie – ou génie – tissulaire est, selon la définition qu’en donne le docteur François AUGER, directeur du laboratoire d’organogenèse expérimentale (LOEX) à l’hôpital du Saint-Sacrement (Québec), un nouveau domaine biomédical regroupant les principes de la biologie cellulaire et du génie biologique, qui permet de reconstruire des structures proches des tissus à partir de cellules vivantes pour des usages in vivo ou ex vivo. Le concept clef en est la reproduction, avec des caractéristiques simplifiées, de l’architecture tissulaire, qui conduit à une intégration immédiate et interactive de ces tissus dans le corps humain. 

Deux méthodes sont actuellement expérimentées pour la création de « néo-organes » à partir de cultures cellulaires in vitro. 

1°) La première fait appel à des biomatériaux pour la culture in vitro et l’implantation des cellules. Les cellules incorporées dans ces supports sécrètent des quantités variées de matrice extracellulaire conduisant à la reconstruction d’une structure proche du tissu d’origine mais comprenant également la trame biodégradable du biomatériau. Ces tissus offrent une bonne résistance mécanique mais la présence d’un squelette biodégradable peut être un handicap dans les organes pulsatiles, comme les vaisseaux sanguins, en raison d’une incompatibilité de compliance entre les cellules et leur matrice extracellulaire, d’une part, et la structure du biomatériau, d’autre part. De plus, le processus de biodégradation de ces matériaux s’avère plus complexe qu’il n’avait été initialement prévu. 

Cette technique a été utilisée à la Harvard Medical School de Boston par Anthony ATALA pour expérimenter sur des chiens la création d’une vessie bioartificielle. Des cellules musculaires lisses et des cellules de la paroi interne de la vessie, dites urothéliales, sont prélevées par biopsie chez l’animal receveur et mises séparément en culture pendant quatre semaines. Le tissu ainsi cultivé est ensuite fixé sur un moule de polymère biodégradable ayant la taille et la forme d’une vessie de chien. Les cellules urothéliales sont placées à l’intérieur du moule et les cellules musculaires à l’extérieur, en couches successives, après passage dans un incubateur. Au bout de six semaines, les chercheurs remplacent la vessie naturelle par ce néo-organe qui fonctionne correctement un mois plus tard. Après onze mois, la vessie retrouve 95 % de la capacité d’un organe normal. 

L’intérêt de cette expérience, par delà son aspect spectaculaire, est d’avoir réussi à reconstituer une structure fonctionnelle composée de plusieurs tissus différents. Pratiquée avec succès sur dix animaux, elle devra encore être affinée avant son expérimentation sur l’homme. Néanmoins, l’équipe d’Anthony ATALA a déjà élaboré des cultures de cellules de vessie humaine in vitro. Ce néo-organe pourrait intéresser 400 millions de personnes connaissant des problèmes de vessie qui vont de la malformation congénitale à l’infection chronique et au cancer. 

2°) La seconde méthode consiste, sans apport extérieur, à exploiter la capacité qu’ont les cellules à s’auto-assembler spontanément, à sécréter leur propre matrice extracellulaire et à en organiser l’architecture interne, lorsqu’elles sont placées dans un environnement favorable. Les tissus ainsi obtenus sont dénués de tout matériel exogène et présentent de surcroît des propriétés mécaniques remarquables. 

Ce procédé a été expérimenté par le LOEX à Québec pour la fabrication de vaisseaux sanguins à partir de cellules humaines prélevées sur un cordon ombilical. On en a extrait, pour les cultiver séparément, les trois types de cellules constitutives d’un vaisseau sanguin : des cellules endothéliales pavimenteuses qui tapissent la paroi interne du vaisseau (« intima ») ; des cellules musculaires lisses logées dans la couche médiane (« média »), qui assurent la contractilité du vaisseau ; des fibroblastes qui forment la couche externe (« adventice »). On obtient, après culture, deux feuillets cellulaires, la média et l’adventice, qu’on enroule autour d’un mandrin pour reproduire la forme tubulaire du vaisseau. Puis des cellules endothéliales sont ensemencées dans la lumière du vaisseau. Ainsi réunies, les espèces cellulaires entament un « dialogue » qui concourt, par un échange de messages chimiques (cytokines et facteurs de croissance), à structurer la matrice extracellulaire pour en faire une structure de soutien. 

Les vaisseaux sanguins ainsi reconstruits ont 3 à 5 mm de diamètre. Ils se prêteraient donc bien aux pontages coronariens et pourraient également réparer les dégâts artériels causés par l’athérosclérose. « Les vaisseaux », indique le docteur AUGER, « supportent une tension de vingt fois supérieure à celle d’une personne normotendue. En outre, ils sécrètent eux-mêmes des substances antithrombotiques qui préviennent la formation de caillots susceptibles d’obstruer le flot sanguin. Or, ces deux caractéristiques font défaut aux prothèses synthétiques qui ont servi de greffons jusqu’à présent. » 34 Obtenus à partir des propres cellules du patient, ils éviteraient les problèmes de rejet et de transmission pathogène qui sont les principaux écueils liés à la transplantation d’organes étrangers. 

D’autres recherches sur la reconstruction tissulaire tridimensionnelle sont actuellement en cours. Elles portent notamment sur la cornée. Deux chercheurs de l’Eye Institute de l’Université d’Ottawa et de la faculté de médecine de l’Université du Tennessee ont ainsi mis en culture, en couches superposées, trois types de cellules composant la cornée (épithélium antérieur qui constitue la membrane extérieure, stroma qui forme la couche intermédiaire composée de kératinocytes et endothélium antérieur, ou couche profonde de la cornée). Après deux semaines, ils ont pu disposer d’un tissu transparent ayant à peu près les mêmes propriétés que la cornée humaine. Avant d’en envisager la greffe, il conviendra d’une part de vérifier l’absence de risque cancérigène et de réactions immunitaires, d’autre part de s’assurer que ces cornées artificielles ne s’opacifient pas avec le temps. Cela étant, ce tissu artificiel présente un grand intérêt pour la recherche et « pourrait servir de modèle pour répondre à bon nombre de questions fondamentales » comme le note Terence O’BRIEN, chirurgien de la cornée au Wilmer Eye Institue (Johns Hopkins School of Medicine) 35. 

Les différentes méthodes de génie tissulaire ouvrent donc de nouvelles voies dans le domaine de la transplantation d’organes. Elles pourraient en outre apporter un concours précieux au développement de la thérapie génique en permettant l’introduction de gènes actifs dans des équivalents tissulaires in vitro et l’implantation de ceux-ci au niveau des sites anatomiques adéquats. On soulignera enfin qu’elles présentent l’avantage non négligeable de ne soulever aucun problème éthique puisqu’elles font exclusivement appel à des cellules adultes qui ne se heurtent pas, de ce point de vue, aux mêmes objections que les cellules embryonnaires. 

2. La greffe de cellules allogéniques

 

Les voies thérapeutiques actuellement explorées par les chercheurs qui expérimentent ce type de greffe sur l’animal et sur l’homme visent, pour l’essentiel, deux objectifs : 

· fournir une alternative à la transplantation d’organes pour le traitement des affections hépatiques graves et du diabète. Outre le problème habituel que pose la pénurie de donneurs, les greffes de foie et de pancréas constituent des procédures chirurgicales lourdes qui exposent le patient à des suites parfois émaillées de complications et dont le taux de réussite est, de ce fait, assez faible dans les conditions actuelles. On peut redouter, d’autre part, les effets pathogènes induits par l’administration prolongée d’un traitement immunosuppresseur ; 

· soigner de façon plus efficace des affections neurodégénératives (maladie d’Alzheimer, maladie de Parkinson, sclérose en plaques, chorée de Huntington) qui ne font actuellement l’objet que de traitements palliatifs et dont la fréquence s’accroît avec le vieillissement de la population. 

Les cellules utilisées proviennent selon les cas de résidus opératoires, de donneurs décédés accidentellement ou de fœtus après IVG. On renverra, pour les problèmes juridiques que posent ces différents types de prélèvements, aux observations énoncées dans notre rapport sur l’application de la loi du 29 juillet 1994. 

2.1. La greffe de cellules adultes 

Les recherches en cours concernent les cellules du foie (hépatocytes) et les cellules du pancréas (îlots de Langerhans). 

2.1.1. Les cellules du foie (hépatocytes) 

Les hépatocytes sont des cellules du parenchyme hépatique à fonctions multiples (transformation, synthèse, détoxication, production de bile). La recherche sur ces cellules a pris un tournant décisif lorsqu’ont été mises au point des méthodes d’isolement et de purification par digestion enzymatique de l’organe entier par la collagénase. Après de nombreuses étapes préliminaires qui ont analysé le fonctionnement et le métabolisme de ces cellules, on a pu mettre au point des modèles de culture et de stockage. 

A l’heure actuelle, les hépatocytes sont essentiellement obtenus par le biais de déchets opératoires, à l’occasion d’interventions chirurgicales pratiquées pour le traitement de pathologies tumorales. Dans cette hypothèse, l’ablation pratiquée est assez large pour permettre de récupérer une partie du parenchyme non affectée par la tumeur et d’en extraire les cellules hépatiques. Toutefois, la proximité de ces cellules avec une tumeur les rend impropres à un usage clinique. Pour la recherche fondamentale, elles sont imparfaites puisque les patients ont souvent reçu de nombreux médicaments qui modifient l’expression des gènes régulant les fonctions hépatocytaires 36. 

Les prélèvements post-mortem constituent, en revanche, une source d’approvisionnement qualitativement satisfaisante mais se heurtent à des difficultés liées au régime de consentement établi par la loi du 29 juillet 1994 37. 

A Rennes, deux unités INSERM (U 522 « Recherches hépatologiques » et U 456 « Détoxication et réparation tissulaire ») travaillent actuellement sur les hépatocytes. Dans le cadre de la thérapie cellulaire, deux programmes de recherche pré-clinique sont en cours de réalisation. 

- Le premier concerne la mise au point d’un foie bioartificiel qui pourrait être fonctionnel et disponible à tout moment pour faire face, en urgence, à la menace vitale des insuffisances hépatiques aiguës, telles que l’hépatite fulminante. L’organe artificiel constitue ainsi une suppléance hépatique transitoire et extracorporelle. Le maintien en survie du patient laisse à son foie le délai nécessaire pour une régénération spontanée et permet de faire l’économie d’une transplantation d’organe. 

Le bon fonctionnement de ce dispositif implique que soient satisfaites plusieurs conditions : maintien de la viabilité des hépatocytes durant plusieurs heures, voire plusieurs jours ; bon fonctionnement général de ces cellules ; mise à disposition, à tout moment, du foie bioartificiel, ce qui oblige à congeler les hépatocytes du donneur. 

Le système mis au point à Rennes est fondé sur l’immobilisation d’hépatocytes (d’origine humaine ou porcine) dans des billes d’alginate 38, composé naturel extrait des algues marines. Les billes sont congelées dans de l’azote liquide et disposées, pour leur utilisation, dans un bioréacteur extracorporel couplé à un séparateur plasmatique. Les premiers résultats obtenus à partir de cellules animales sont très encourageants : l’ensemble des fonctions hépatiques analysées, notamment celles de détoxication et de synthèse protéique, sont restaurées, et la protection immunologique des hépatocytes est totale. 

- L’autre axe de recherche concerne la transplantation d’hépatocytes pour remédier aux déficits enzymatiques congénitaux d’origine hépatocytaire et traiter, en urgence, l’hépatite fulminante. 

Sur ce dernier point, on peut faire état des recherches menées par Alexandre MIGNON et plusieurs de ses collègues de l’unité INSERM U 129 (physiologie et pathologie génétiques et moléculaires) dirigée par Axel KAHN. Les expériences menées par cette équipe procèdent des constatations suivantes : lors d’une infection touchant les cellules hépatiques, les lymphocytes T affluent dans le foie et libèrent une molécule – le ligand de Fas – qui se fixe indistinctement sur tous les hépatocytes, sains ou infectés, et conduit à leur autodestruction (apoptose). Des cellules génétiquement modifiées, produisant la protéine Bcl2, qui est un bouclier contre l’apoptose, ont été greffées sur des souris chez qui l’administration d’un anticorps imitant le ligand de Fas a déclenché l’autodestruction des hépatocytes d’origine. A l’issue de l’expérience, le foie des animaux greffés contenait, dans le meilleur des cas, 16 % d’hépatocytes modifiés fonctionnels. 

La transposition de cette méthode à l’homme présuppose que soit démontrée l’innocuité à long terme des hépatocytes ainsi modifiés. Si tel était le cas, on pourrait envisager le prélèvement des cellules sur le malade lui-même et leur modification in vitro avant réimplantation afin d’éviter les risques de rejet et les traitements immunosuppresseurs. 

Si la faisabilité et la fiabilité du procédé étaient confirmées, d’autres adjonctions transgéniques pourraient être envisagées, comme l’introduction du gène codant une molécule qui découpe les ARN messagers du virus de l’hépatite C et bloque ainsi la synthèse de nouvelles particules virales. La transgenèse pourrait également être utilisée pour compenser un déficit génétique : une recherche pré-clinique est en cours sur l’animal avec le gène du facteur VIII et le gène codant les récepteurs du cholestérol, dont l’absence provoque, dans le premier cas l’hémophilie, dans le second une hypercholestérolémie. 

2.1.2. Les cellules pancréatiques (îlots de Langerhans) 

Les îlots de Langerhans sont des structures grossièrement sphériques composées d’un bon millier de cellules dont la majorité, les cellules ß, sécrètent de l’insuline. Ces cellules endocrines représentent 2 % de la masse totale du pancréas. 

Leur obtention passe par le prélèvement de l’organe sur un donneur en état de mort cérébrale. Après séparation des autres tissus constitutifs du pancréas et purification, ces cellules sont injectées, sous anesthésie locale, dans la veine porte du foie. Les îlots vont ainsi se disperser dans le flux sanguin hépatique et s’implanter dans le foie. Au terme d’un délai qui peut aller de quelques jours à quelques semaines, ils se remettent à fonctionner et sécrètent de l’insuline en fonction des taux de sucre dans le sang. 

Cette méthode présente plusieurs avantages : 

· la procédure thérapeutique elle-même est simple et peu agressive ; 

· les îlots peuvent être congelés pour être stockés ou expédiés, ce qui facilite considérablement l’organisation de la greffe ; 

· enfin, il est théoriquement envisageable de manipuler les îlots en éprouvette afin de réduire les risques de rejet. 

De telles greffes ne sont concevables pour l’instant que sur des diabétiques soumis, par ailleurs, à un traitement immunosuppresseur parce qu’ils attendent une transplantation rénale ou en ont déjà bénéficié. 

Les résultats sont encourageants : selon l’expérience allemande qui s’appuie sur la pratique la plus développée, cette thérapie cellulaire permet d’obtenir dans 20 % des cas une indépendance totale vis-à-vis de l’insuline, dans 70 % une amélioration notable se traduisant par une réduction majeure des doses, sans sevrage complet 39. 

Les perspectives qui s’ouvrent à l’heure actuelle aux chercheurs sont bien identifiées grâce, notamment, à l’Association américaine des diabétiques qui finance cette recherche à même hauteur que les NIH (National Institutes of Health), le but affiché étant de guérir le diabète dans les dix ans à venir. Les plus grands groupes de recherche américains s’intéressant à cette maladie, assurés d’un financement récurrent, se sont lancés dans une bataille qui était jusqu’ici menée par des équipes plus restreintes. 

Deux objectifs ont été définis : 

- Le premier est de parvenir à se passer de l’immunosuppression afin de pouvoir proposer cette technique à tous les diabétiques. Avec des cellules qui présentent la particularité d’être disponibles quelques jours, voire quelques semaines, avant d’être greffées – ce qui n’est pas le cas des organes – de nombreuses solutions théoriques sont possibles. 

L’une d’entre elles, envisagée de longue date, consiste à encapsuler les îlots dans un dispositif synthétique (polymère biocompatible), qu’il s’agisse de microcapsules ou de fibres creuses, arrêtant les cellules immunitaires mais laissant diffuser l’insuline et le glucose. Des résultats intéressants ont été obtenus chez le rongeur : à l’INSERM U 341 (Hôtel-Dieu de Paris), des îlots de porcs encapsulés greffés dans le péritoine de souris diabétiques ont corrigé leur glycémie pendant plusieurs semaines, sans traitement immunosuppresseur. L’expérience reste à confirmer chez le gros animal. 

- Le second objectif est de développer une source alternative de cellules insulino-sécrétrices, quasiment illimitée et éventuellement accessible à un projet industriel 40. 

La xénogreffe, solution théorique initialement avancée, a subi, pour ce qui concerne les îlots de Langerhans, un sérieux coup d’arrêt en raison de problèmes infectieux qui, dans le cas du diabète, maladie létale, revêtent une particulière gravité. 

La source principale est offerte par l’embryologie à partir de cellules souches. Des cellules souches endothéliales ont été caractérisées chez le rongeur adulte et, plus récemment, chez l’homme. On peut sous certaines conditions, pathologiques chez l’homme, expérimentales chez l’animal, réinduire leur différenciation. Des cellules souches canalaires pancréatiques peuvent ainsi conduire à la création de cellules endocrines pancréatiques. Ceci ouvre la porte sur deux voies principales : 

· la néoformation in vitro, à base de cellules souches adultes, de lignées continues qui se développent de façon illimitée et pourraient être, soit allogéniques, soit autologues. Cette solution paraît réalisable dans les dix années qui viennent ; 
· la création de lignées continues de génie génétique à partir de cellules hépatiques ou musculaires. Elle pose, sur le plan scientifique, un problème conceptuel important : s’il est tout à fait possible de faire sécréter de l’insuline par une cellule hépatique ou musculaire humaine, cette sécrétion doit être très finement régulée par le glucose, faute de quoi elle expose à un risque important d’hypoglycémie. Or, les systèmes utilisés par la cellule ß pancréatique naturelle pour réguler sa production d’insuline sont complexes et l’on ne dispose pas actuellement des outils permettant de réguler artificiellement cette sécrétion.

2.2. La greffe de cellules fœtales 

L’utilisation de cellules fœtales à des fins thérapeutiques présente de nombreux avantages : encore peu différenciées, elles possèdent une grande capacité de multiplication et peuvent, grâce à leur immaturité, transgresser les barrières d’incompatibilité plus aisément que les cellules adultes, y compris d’une espèce à une autre. Ainsi a-t-on pu développer, à partir de souris affectées de déficits immunitaires sur lesquelles sont greffées des cellules fœtales humaines, des modèles permettant de tester des médicaments, notamment contre le SIDA 41. 

Se pose, en revanche, le problème de leur obtention en quantité suffisante, sachant que plusieurs fœtus sont, par exemple, nécessaires pour le traitement, à partir de cellules neuronales, d’un patient atteint de la maladie de Parkinson. Or, cette obtention passe nécessairement par une interruption thérapeutique ou – le plus souvent – volontaire de grossesse. Afin d’éviter tout abus visant à adapter l’offre à la demande, ces pratiques ont été encadrées par deux avis du Comité consultatif national d’éthique, en date des 22 mai 1984 et 13 décembre 1990, qui tendent notamment à garantir une stricte séparation entre la décision de recourir à une interruption de grossesse et l’acte de prélèvement d’organe ou de tissus. Le législateur pourrait être amené à s’en inspirer pour remédier au silence actuel des textes 42. Dans ce contexte à juste titre restrictif, les praticiens seront tentés de s’orienter, comme ils commencent déjà à le faire de façon expérimentale, vers des xénogreffes d’origine porcine si celles-ci confirment leur faisabilité et leur innocuité. 

2.2.1. Les cellules souches hématopoïétiques (cellules de foie fœtal) 

- Le professeur Jean-Louis TOURAINE a expérimenté à Lyon, depuis une quinzaine d’années, la greffe de cellules souches hématopoïétiques pour le traitement, chez les nourrissons et les enfants, des déficits immunitaires congénitaux, des maladies sanguines et de quelques erreurs innées du métabolisme. Les indications sont voisines de celle de la greffe de moelle osseuse mais l’avantage de cette technique est de pouvoir s’affranchir des exigences de compatibilité. Ce traitement vise notamment les « enfants bulles », privés de système immunitaire. On parle indistinctement, en l’espèce, de prélèvements embryonnaires ou fœtaux parce qu’ils sont effectués entre la huitième et la douzième semaine suivant la fécondation alors qu’on place la frontière, nécessairement floue, entre l’embryon et le fœtus à la huitième semaine de grossesse. 

Ces cellules ont fait la preuve de leur efficacité avec, cependant, un taux d’échec de 30 % qui tenait à deux causes principales : 

· la survenue d’infections avant que le traitement ne soit devenu opérant ; 

· la manifestation de phénomènes de rejet 43. 

A partir de 1988, on a donc décidé, après expérimentation animale, d’appliquer le traitement dès le stade fœtal, immédiatement après le diagnostic prénatal, pour parer à des réactions de rejet. Cette méthode a très sensiblement amélioré les résultats 44. 

- Le professeur François FORESTIER vient, de son côté, de lancer un projet de recherche très voisin qui associe l’Université Paris IX et le CHU de Lausanne, après accord du comité d’éthique de cet établissement. 

Ce projet s’appuie sur le fait qu’il existe, dans la nature, des chimérismes, c’est-à-dire des situations dans lesquelles des individus peuvent vivre en symbiose avec des cellules ne provenant pas de leur organisme. L’objectif est de traiter des maladies fœtales, notamment monogéniques, qui sont actuellement incurables et auxquelles la transplantation ne peut apporter qu’une réponse très imparfaite. 

L’expérimentation fait appel à des foies fœtaux prélevés après avortement entre 12 et 14 semaines de grossesse. L’accord de la mère, sollicité après la décision d’interruption de grossesse, est totalement indépendant de cette décision. Le don est rigoureusement anonyme et exclusif de toute rémunération comme de toute association de la donatrice aux résultats futurs de la recherche. 

L’intérêt que présentent ces cellules de foie fœtal tient au fait : 

· qu’entre 12 et 14 semaines de développement du fœtus, elles sont immunologiquement neutres et ne suscitent donc pas de phénomènes de rejet ; 

· qu’à ce stade, elles sont multipotentes et peuvent, sous l’influence de facteurs de croissance, conduire à une différenciation contrôlée en globules rouges, globules blancs, plaquettes, cellules musculaires, cellules osseuses. 

Elles ont, par ailleurs, une très grande capacité de prolifération, leur nombre s’accroissant d’un million au bout de 90 à 120 jours. Un seul foie permettrait ainsi d’offrir une transplantation de moelle osseuse à 150 receveurs 45. 

Une banque de 27 foies fœtaux congelés a pu ainsi être constituée à partir de 52 organes prélevés, cet écart s’expliquant par le délai variable et non contrôlable qui sépare l’interruption de grossesse du prélèvement. 

Deux contrôles de séroconversion sont pratiqués sur la mère, l’un le jour du prélèvement, l’autre trois mois plus tard. La phase thérapeutique entamée après ce second contrôle consistera dans l’injection de ces cellules, par voie péritonéale, à des fœtus atteints de déficits immunitaires sévères, constatés par un diagnostic prénatal effectué à 10 semaines. L’injection sera effectuée entre la douzième et la treizième semaine de grossesse. Une prise de sang fœtal permettra de contrôler l’expression du chimérisme conduisant à la création d’une molécule particulière. L’appréciation du résultat sera communiquée aux parents, à qui reviendra la décision d’une éventuelle interruption de grossesse 46. 

2.2.2. Les neurones fœtaux 

La transplantation de cellules neuronales d’origine fœtale pour le traitement de la maladie de Parkinson a été inaugurée en Suède à partir de 1989 et s’est développée ensuite aux Etats-Unis, en France et en Belgique. Elle a été pratiquée, les premiers temps, de façon unilatérale (c’est-à-dire sur un seul hémisphère cérébral), sur des patients sévèrement atteints et présentant les principales complications de la maladie (fluctuations motrices et dyskinésies). 

La première greffe française a été réalisée, en juin 1991, à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil par l’équipe du professeur Pierre CESARO. Depuis cette date, 25 interventions portant sur les deux hémisphères cérébraux ont été pratiquées sur 13 malades parkinsoniens. 

Ces essais cliniques font appel à des neurones prélevés sur des embryons 47 issus d’IVG, de 8 à 10 semaines post-gestation, et dont les cellules du système nerveux central sont en cours de différenciation. Conformément au protocole établi en 1990 par le CCNE, l’accord de la mère sur un prélèvement éventuel à des fins scientifiques ou médicales est recueilli, sous forme écrite, par les obstétriciens et non par les neurologues. Une information plus précise sur l’utilisation des prélèvements peut être fournie sur demande de la patiente mais elle n’est, dans les faits, que très rarement sollicitée. 

Selon la procédure la plus couramment utilisée, le tissu contenant environ 3 millions de neurones est implanté en trois endroits du putamen, le principal noyau cérébral affecté par la déficience en dopamine, dans chaque hémisphère cérébral. Les points d’implantation sont contrôlés par repérage radiologique. Le cerveau étant considéré comme immuno-protégé, la pratique française s’est orientée vers un traitement immunosuppresseur réduit qui n’a pas suscité de phénomènes de rejet. 

La survie et le développement des neurones dopaminergiques greffés sont évalués annuellement grâce à des techniques d’imagerie cérébrale : la tomographie par émission de positons (TEP) ou l’imagerie par résonance magnétique (IRM). 

L’évolution des patients est suivie selon un protocole international, le CAPIT (core assessment program for intracerebral transplantation). 

Selon le bilan présenté par le professeur Gilles DEFER 48, on a pu noter, après une greffe bilatérale, une amélioration qui peut être chiffrée de 30 à 40 % dans la majorité des cas et qui se traduit par une réduction des périodes de blocage, une amélioration des capacités motrices et une modification des dyskinésies. Les critiques fondées sur l’effet placebo ont été abandonnées face à l’homogénéité des résultats cliniques. D’autre part, l’autopsie de patients décédés a mis en évidence les effets positifs et persistants des greffes. « Dans tous les cas », note de son côté Philippe HANTRAYE (service hospitalier Frédéric-Joliot, Orsay), « la transplantation a permis de réduire les doses du traitement médicamenteux par la L-Dopa et d’éliminer ses effets secondaires .» 49 

La plus récente étude clinique américaine, « randomisée » avec groupe contrôle et réalisée sur fonds fédéraux par les équipes de Curt FREED (Université de Denver, Colorado) et de Stanley FAHN (Columbia-Presbyterian Medical Center, New York) a été communiquée en avril 1999 par le National Institute of Neurological Disorders and Stroke. Elle a été effectuée en double aveugle avec un groupe placebo sur un échantillon de 40 individus. Un an après, plus de la moitié des transplantés présentait une augmentation significative de la production de dopamine mais la durée et la persistance de cet effet restent à préciser. D’autre part, seules les personnes traitées de moins de 60 ans, soit 9 patients, ont connu une amélioration significative de leur état. « L’ancienneté et la sévérité de la maladie influent incontestablement sur l’efficacité du traitement. »  (Pr. DEFER) 

Plus récemment 50, une équipe britannico-suédoise a rapporté les résultats obtenus sur un des 17 patients traités, qui avait fait l’objet en 1989 d’une greffe unilatérale. L’administration de L-Dopa a pu être interrompue au bout de 32 mois et le traitement immunosuppresseur suspendu après 64 mois. Six ans plus tard, une dose réduite de L-Dopa a dû être réadministrée pour soigner les symptômes provenant de l’hémisphère cérébral non greffé. Cette expérience a permis de constater sur une période de dix ans le maintien en activité des neurones implantés et une innervation normale du striatum par ces derniers alors que cette innervation a disparu dans la partie non traitée. Ces données confirment l’intérêt de la greffe de neurones fœtaux mais ne sauraient conduire à sous-estimer la longueur du chemin que l’expérimentation clinique doit encore parcourir en ce domaine. 

Un débat existe d’ailleurs en France sur les mérites comparés de la stimulation électrique et de la transplantation cellulaire pour le traitement du Parkinson. Un programme européen du réseau NECTAR (network of european CNS transplantation and regeneration), coordonné par le professeur DEFER et le docteur LEVIVIER (hôpital Erasmus, Bruxelles), vise à mettre au point un protocole d’évaluation standardisée, destiné à tous les types de chirurgie du Parkinson (greffe neuronale, stimulation électrique et pallidectomie 51). Il doit être complété cette année par l’ouverture d’une banque de données européenne localisée à Bruxelles qui tiendra un registre des patients opérés, quel que soit le type d’intervention pratiquée. 

Pour parer à la faible disponibilité, déjà évoquée, des cellules neuronales d’origine humaine, des expériences à base de cellules animales ont été mises en œuvre. Aux Etats-Unis, la société Genzyme Tissue Repair a développé des cellules provenant de fœtus de porcs non transgéniques ; des essais cliniques de phase 1 sont en cours sur 24 sujets atteints, pour une moitié, de la maladie de Parkinson, pour l’autre, de la chorée de Huntington. Ces patients sont placés, de façon permanente, sous cyclosporine. En Europe, un réseau rassemblant la France, la Grande-Bretagne, la Suède, le Danemark et l’Allemagne se prépare à la xénogreffe dans les trois années à venir, après expérimentation sur le primate, en la soumettant à des précautions pré et postopératoires plus strictes que celles qui s’appliquent aux Etats-Unis. L’objectif est d’améliorer notamment les traitements immunosuppresseurs. 

A l’hôpital de Nantes, l’équipe de Philippe BRACHET (INSERM U 437, Immuno-intervention dans les allo et xénotransplantations) expérimente, dans des transplantations porc-rat, la modification par transgenèse des neurones greffés pour qu’ils sécrètent des cytokines anti-inflammatoires et immunosuppressives de sorte qu’ils inactivent, une fois implantés dans le cerveau, le peu de système immunitaire dont il est doté, rendant inutile l’administration de cyclosporine. Ainsi pourrait-on parvenir à terme à un porc transgénique dont les neurones survivraient chez l’homme 52. 

A partir de 1996, une étude expérimentale et clinique a été conduite à Créteil par Pierre CESARO, Jean-Paul N’GUYEN et Marc PESCHANSKI pour le traitement, par greffe de neurones fœtaux, de la chorée de Huntington. Cette maladie neurodégénérative d’origine génétique frappe des adultes jeunes ; troubles moteurs et démence précèdent une issue fatale en dix à vingt ans. Des travaux antérieurs, menés sur un modèle animal partiel de la maladie ne présentant que des troubles moteurs, par des équipes de l’INSERM associées au CNRS et au CEA, avaient montré que l’on peut obtenir une certaine correction de ces troubles par une greffe de neurones fœtaux dans la région du striatum. Une série de cinq patients a fait l’objet, après avis favorable du CCNE, d’implantations bilatérales en deux périodes (juin 1996-décembre 1997, janvier 1998-octobre 1998). L’évaluation finale est en cours. 

On signalera enfin que l’équipe du docteur Marc PESCHANSKI 53 expérimente, depuis avril 1998, une technique de thérapie génique déjà validée chez les primates : elle consiste dans l’administration d’un facteur de protection des neurones par implantation de cellules génétiquement modifiées et encapsulées dans un polymère, afin d’éviter les réactions immunitaires. Ce procédé a permis d’utiliser, dans un premier temps, des cellules de hamster. Compte tenu des restrictions qui prévalent actuellement en matière de xénogreffes, l’expérimentation se poursuit maintenant avec des fibroblastes humains (cellules du tissu conjonctif). Les résultats semblent positifs en termes de tolérance et de faisabilité. Le docteur PESCHANSKI souligne à ce propos le caractère artificiel, au regard de sa pratique scientifique, de la distinction entre thérapie cellulaire et thérapie génique puisque les cellules génétiquement modifiées pourraient être conduites à jouer simultanément un rôle de substitution et un rôle neuroprotecteur. 54

 

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